Les nids à poussière de Lionel Sabatté

Par Gilbert Pons.

« De quelle vie te souviens-tu, poussière ? désagrégée de quel amour ?
– La poussière veut qu’on la loue. »
André Gide, Les nourritures terrestres

Tous les ans, à Fiac, le dernier week-end de juin, une dizaine de plasticiens sont invités à venir travailler chez autant de familles ouvertes à l’art contemporain et à y exposer leurs œuvres. Connu pour son travail singulier sur les menus débris, poussières et autres rognures, Lionel Sabatté est venu faire le ménage, au sens propre du terme, dans l’une de ces maisons et y présenter les résultats de ce nettoyage original.

© Photo Gilbert Pons

© Photo Gilbert Pons

Depuis la Bible (1), la poussière est tenue pour une entité négligeable ; elle symbolise à merveille le « presque-rien », ce à quoi aboutit tôt ou tard l’inexorable dégradation des choses. C’est une sorte de pluie lente et fine, à peu près invisible lorsqu’elle tombe, une bruine sèche venue d’un peu partout, un incessant et silencieux crachin. Impalpable, donc difficile à saisir ou à manipuler, mais aussi envahissante, elle s’accumule dans les moindres recoins et s’y incruste si bien que des efforts renouvelés et fastidieux sont nécessaires (et toujours insuffisants) pour l’en chasser. Hormis ceux ayant la mort pour objet, peu de discours évoquent ces particules infimes, désagréables (elles irritent nez, gorge et yeux), voire toxiques, toujours identifiées à de la saleté et perçues comme des signes de négligence et d’abandon. Cherche-t-on un mot afin de discréditer des objets, des œuvres, et même des idées, tenus à tort ou à raison pour trop anciens ou anachroniques ? Poussiéreux suffit amplement.

D’Aristote et Lucrèce (2) à Bachelard, les philosophes s’y sont parfois intéressés, mais sans voir en elle autre chose qu’une image commode et séduisante (3) — les corpuscules s’agitant à contrejour dans un rai de lumière —, pour faire comprendre que le monde pourrait être constitué d’atomes, lesquels ne se dévoilent que dans des conditions spéciales, le clair-obscur en l’occurrence. « Si l’expérience usuelle ne nous présentait pas les divers phénomènes de la poussière, il est à présumer que l’atomisme n’eût pas reçu des philosophes une adhésion si prompte et qu’il n’eût pas connu un destin si facilement renouvelé. » (Gaston Bachelard, Les intuitions atomistiques (1933), Vrin, 1975, p. 17.) Bref, là encore, quoique en y mettant les formes, on l’ensevelissait.

Marcel Duchamp & Man Ray, "Élevage de poussière" (1921)

Marcel Duchamp & Man Ray, Élevage de poussière, 1921

Plus accueillants se sont montrés les écrivains et les artistes, « … il y a des êtres qui, apparemment plus que d’autres, prennent la poussière, l’attirent, la cultivent peut-être. Des sortes d’amants de la poussière. » (Jean-Luc Hennig, Beauté de la poussière, Fayard, 2001, p. 19.) On se souvient de cette installation élaborée avec soin par Marcel Duchamp à partir de son « Grand verre » et immortalisée par Man Ray (« Élevage de poussière », 1921), sorte de réhabilitation esthétique de ces médiocres particules — le terme d’élevage pouvant d’ailleurs être relié à celui d’élévation. Si la poussière finit toujours par se déposer, son peu de poids la rend cependant apte à tous les envols, qu’ils soient provoqués par le vent, un courant d’air, ou le passage intempestif d’un chiffon manié sans adresse ; d’où la difficulté à la contenir, aux deux sens de ce terme. Il est probable qu’en transformant les moutons qui prolifèrent sous les meubles en oiseaux, Lionel Sabatté ait voulu exprimer cette aptitude, et possible que, pensant aux lignes où Man Ray explique les conditions de la prise de vue, il ait réalisé un subtil mélange du regardant et du regardé : « En ajustant l’objectif, j’avais une vue plongeante sur le panneau, qui ressemblait à un étrange paysage vu par un oiseau. » (Autoportrait (1963), Actes Sud, 1998, p. 131.)

Fidèle en cela aux thèses d’Aristote, Thomas d’Aquin, l’illustre philosophe médiéval, était convaincu que toutes sortes d’animaux, les rongeurs notamment, naissaient de la poussière, par génération spontanée ; cette conception dominante pendant deux millénaires au moins, grâce à l’Église en particulier, ne fut scientifiquement réfutée qu’au milieu du XIXe siècle, par les travaux décisifs de Pasteur. Les oiseaux de Lionel Sabatté, eux, naissent réellement de cette substance, mais pour ce faire ils requièrent le concours amical de la main, du balai aussi, évidemment, ainsi qu’une ossature légère pour conserver leur consistance — un fil de fer très mince y contribue efficacement. L’été dernier, invité par les responsables de l’Afiac à résider quelques jours chez des particuliers bienveillants et coopératifs, il a recueilli et façonné la poussière que les propriétaires de l’endroit, avertis de son projet, s’étaient donc bien gardés de faire disparaître.

C’est sur un parquet impeccable et bien ciré qu’eut lieu la présentation des petits volatiles, un travail de ramassage minutieux et systématique avait donné corps à la poussière coincée dans les interstices. S’il en était besoin, ces lignes de Michel Leiris pourraient fournir une caution littéraire à l’étrange besogne de l’artiste : « … plancher nu, bois ciré aux linéaments plus foncés, coupés net par la noirceur rigide des rainures d’où je m’amusais, parfois, à tirer des flocons de poussière, quand j’avais eu l’aubaine de quelque épingle chue des mains de la couturière. » (La règle du jeu, I, Biffures (1948), Gallimard, 1975, p. 9.)
Une fois leur exposition terminée, que deviennent les œuvres de Lionel Sabatté ? Tenteraient-elles des célibataires endurcis, peu regardants quant à la propreté du lieu qu’ils occupent, ou des collectionneurs de grimoires, dont on sait qu’ils respectent ce que l’aspirateur se devrait d’engloutir ? Les range-t-il dans un placard bien fermé, afin qu’elles soient à l’abri de concurrentes innombrables et banales susceptibles d’en brouiller les contours originaux ; ou bien, les abandonnant sur une étagère, à l’air libre, les expose-t-il à une métamorphose lente et naturelle, à des retrouvailles prémonitoires avec leurs consœurs plus récentes et moins titrées ?

Oiseau de poussière 2*

Histoire de trouver le ton, je pensais rédiger cette notice dans mon grenier où la poussière abonde, mais celle recouvrant mes livres étant d’un pedigree supérieur, ce sont eux que, sans les épousseter, j’ai mis à contribution pour me soutenir en composant l’article et raviver mes souvenirs. Rassembler des citations érudites, parfois fort anciennes, et aussi quelques références plus actuelles autour d’un fil conducteur, n’était-ce pas la méthode appropriée, celle dont les combinaisons arachnéennes de Lionel Sabatté me fournissaient l’épatant modèle ?

© Gilbert Pons  La Blanquié, mai 2014 – Turbulences Vidéo #84

Notes :

1 – « À la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ton retour au sol, puisque c’est de lui que tu as été pris, car tu es poussière et tu retourneras en poussière. » » (La Bible, Ancien Testament, vol. 1, Genèse, III, 17-19, Pléiade, 1992, p. 11.)

2 – Aristote, Traité de l’âme, I, 2, 404 a 3-5 ; Lucrèce, De la nature, II, v. 114-120.

3 – François Dagognet fait exception. Cf. Pour le moins, « Éloge de la poussière », Encre marine, 2009

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