La contrainte est créative

Par Étienne Brunet.

« La musique est appeau comme l’image est appât. »
Pascal Quignard – La haine de la musique

« Qu’est-ce qui vient après la lumière, en terme de fréquence ? La chaleur ? Les ondes radio ? »
Philip K. Dick – Siva

Je cherche à comprendre depuis trente ans le rapport entre son et image, note et couleur à la suite des idéalistes romantiques Goethe, Scriabine et une flopée d’artistes et de musiciens de cette époque. Synesthésie générale.  Je suis aussi passionné par les travaux des VJ de l’électro de ces dernières années et des logiciels comme VJamm, Resolume Avenue, Arkaos Grand VJ, Modul8, VDMX et surtout des logiciels de post production comme Motion d’Apple et Quartz Composer. J’estime après ces années de réflexion qu’il n’y a pas de correspondance exacte entre rythme et image. Ce rapport est juste une belle métaphore poétique. Il est tout aussi intéressant de proposer des images complètement non-synchrones avec la musique. J’en reviens au postulat constructiviste de Dziga Vertov : ne jamais être tautologique. Le rapport son et image est masculin et féminin, positif et négatif,  Yin et Yang.

Mon projet Tinnitus-Mojo était basé sur l’idée inverse : un nombre d’images par seconde correspond à un tempo mesuré en BPM. La deuxième idée qui présidait était la correspondance entre le bruit blanc et la réalité sonore de l’acouphène. Ce bruit blanc est entendu comme un horrible parasite extrêmement dérangeant ou comme un agréable symbole de la nature : bruit de torrents, cascades ou vagues de la mer.

Je suis musicien, mais pour gagner ma vie, j’ai travaillé dans la vidéo lourde et la télévision. J’ai acquis quelques compétences et le goût des technologies qui fonctionnent bien. Je ne suis invité à jouer que dans des endroits modestes avec des équipements réduits au minimum. Dans le meilleur des cas, une petite sono et un simple projecteur. Il est donc impossible de gérer un système complexe avec Pure Data, MaxMSP ou Live d’Ableton synchronisé avec de l’image. La contrainte est toujours créative. J’ai choisi d’utiliser ces limitations comme moteurs de mon projet. J’avais commencé à faire correspondre la partie lente et non mesurée rythmiquement du râga indien classique par de la vidéo lente non-synchrone. J’ai étendu cette démarche à l’ensemble du projet. Il me suffit de préparer une liste de ralentis vidéos de la durée du concert, des fichiers en « Mpeg » et de les lire sur n’importe quel ordinateur équipé d’un logiciel gratuit comme VLC. La tension créative est tout à fait productive. Je peux jouer en solo du saxophone et piloter l’artillerie « Live » d’Ableton. Je peux me concentrer sur le cœur de mon activité et de mon désir : la musique.

L’image se développe indépendamment du rythme et de la tonalité. John Cage et Merce Cunningham ne procédaient pas autrement. Le musicien et le chorégraphe créaient chacun de son côté musique et danse. Ils  découvraient la conjonction des deux le soir de la générale. Bien sûr je ne vais pas résumer bêtement l’œuvre de ces grands artistes à une image. J’ai une pensée réductrice typique de l’époque actuelle. Je ne vois pas de raison d’affirmer symboliquement ce qui existe déjà, de réifier le positif, d’affirmer deux fois un rythme en musique et en image. Oui je charrie. J’essaye de trouver un équivalent ralenti du Veejing. Je bricole de la vidéo pour retraité de la New-Wave. Je détourne des générateurs de particules et je laisse tourner trente secondes, un plan utilisé habituellement en trois secondes. Repos de la rétine. Créer plus de concentration chez l’auditeur.

Dans les différents paradigmes visuels utilisés : une main compte les 16 temps d’un cycle dans la tradition millénaire de la musique indienne. Paradoxalement l’image semble calme et dé-synchrone, elle correspond pourtant à une intense activité musicale : se repérer dans le cycle infini du temps qui passe. Pourquoi je continue à utiliser des images puisque j’ai dépassé mon point de départ fonctionnel qui était de montrer le déroulement temporel ? Je risque de me mettre des auditeurs à dos et de n’en point gagner de nouveaux. L’image est comme une drogue. Une fois commencé le jeu de la pupille et du cerveau, impossible d’arrêter complètement. Il faut un produit de remplacement. Une méthadone décorative et métaphorique. Après la vidéo survitaminée façon VJ je donne à voir de la vidéo lente et contemplative.

Je n’ai pu m’empêcher d’utiliser une fonction hystérique de WDMX5 : le séquenceur « pas par pas » qui donne un mouvement aux images fixes et fige l’instant de l’image en mouvement dans des saccades stroboscopiques. Il fixe le temps comme une horloge rétinienne. Le cerveau décolle. La séquence peut être rejouée à l’envers, le passé marche en avant, le futur en arrière. L’image devient une transsexuelle. Dans ce cas précis, la non-concordance entre son et image donne l’impression d’un travesti extrêmement féminin dont seule la voix grave trahit l’être masculin. Le rapport image et son est perverti. J’essaye d’exprimer le trouble qui me saisit en croisant une très belle femme, style mannequin, mensurations parfaites avec une voix de casserole, ou à l’inverse une femme moins sexy physiquement mais avec une voix magnifique, un million d’années de féminité dans la seule résonance de sa voix. Autre curiosité du rapport image et son : à l’époque soviétique, les micros de surveillance étaient la règle, cachés dans des pots de fleurs et partout. À l’époque moderne, ce sont les caméras de surveillance, les reines des lieux publics. Sauf erreur, le son est abandonné au profit de l’image pour espionner les gens. C’est une autre cassure singulière du rapport son et image. De toute manière les conversations téléphoniques peuvent être piratées facilement. En veut-tu ? Envoie là, clic ! Ces considérations paranoïaques m’entrainent hors sujet.

Nous sommes le 10 juin et je doute soudain de ce beau raisonnement logique. Je suis cerné par le doute. Est-ce que je ne devrais pas jouer seulement du saxophone alto, sans aucun son électronique. Est-ce que je ne devrais pas seulement suivre les images de manière subjectives et offrir un concert assez minimum de saxo avec des images au lieu d’un lourd dispositif électro d’accompagnement sonore avec les machines virtuelles Live, de l’amplification, un truc compliqué ou le moindre incident me coupera les couilles. Dans cette situation acoustique, les choses seront plus faciles à assumer (mais plus difficiles à jouer). J’ai peur avec toutes ces machines d’apparaitre comme une sorte d’acteur d’un karaoké techno. Peur d’être esclave d’une prothèse technoïde pour musicien défaillant. La musique en concert est la plupart du temps du théâtre musical. Lorsqu’un musicien lit une partition, l’image graphique se transforme en son. Dans un système d’images comme guide sonore, les conventions graphiques génèrent un son composé à l’avance. Dans un projet non-synchrone comme le mien, la communication entre son et image devient créative et imprévisible, comme le monde actuel. J’ai déjà préparé un set de trois quarts d’heure de vidéo non-synchrone pour le Neukölln Fincan de Berlin ou je joue le 20 juin. Pourquoi garder un œil sur la partition alors que je la connais par cœur ? L’oreille, le cœur et les doigts guident l’instrument de musique. L’œil rêve éveillé.

© Étienne Brunet – Turbulences Vidéo #84

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