Secret Life

Par Paz Aburto Guevara.

separationQue sont les images que je vois quand je ferme les yeux ?                                                                                                                                                                                                                                     – Ce que je vois est comme un film. C’est un film.

 Stan Brakhage

Dans Secret Life (2008), une femme est prise au piège dans un appartement qui devient vivant. Secret Life, une installation sur deux écrans, présente un appartement où la notion de temps disparaît. Sans la régulation du temps, la femme dans l’appartement est incapable de se repérer. L’espace est vivant, il n’est plus passif mais animé et fertile.

La femme a une perception linéaire du temps mais le temps se contracte et se prolonge, il fait des boucles et se répète. Quelquefois, chaque seconde est un pas unique dans le temps, totalement indépendant du précédent ; quelquefois, le temps s’écoule tranquillement, il est plus ou moins pesant ou discret. Philosophiquement parlant, sans la notion de changement, le concept de temps ne veut rien dire. Le changement fait le temps. Le changement est le moteur de la vie. Si rien ne change, la vie est immuable et donc impossible.

Secret Life, floor plan, 2008.

Secret Life, floor plan, 2008.

Les pensées quittent le cerveau du personnage et prennent vie, poussant telles des plantes dans l’espace qui l’entoure, elles respirent, elles cherchent, elles s’emparent de l’appartement, elles sont sauvages et menaçantes puis elles meurent et dépérissent comme des animaux. L’appartement génère la vie et la destruction, le familier devient étrange et inquiétant. Reynolds suggère que toutes les choses sont conscientes, ce qui implique que toutes ont non seulement une conscience mais également une conscience d’elles-mêmes.

Au delà de l’aspect physique, Reynolds explore l’écran psychique entre l’humain et son environnement. Selon lui, c’est le changement qui permet la connaissance ; cette connaissance étant la conscience. Sans le repère du temps et de l’espace, l’esprit de la femme ne fonctionne plus et ne sait plus ordonner ses actes. Il ne lui reste que les sensations. Le spectateur peut se poser la question : « Qu’est ce qui crée cet environnement chaotique ? Son cerveau ou le temps ? Est-ce l’environnement qui la contrôle, qui la rend consciente ou inconsciente ? » Secret Life détruit la barrière entre le psychologique et les sens, entre l’aspect et la substance en exagérant les codes cinématographiques. Ici, comme dans les écrits de Jacques Rancière sur le cinéma, les pensées et les choses, l’intérieur et l’extérieur sont capturés dans une même zone où il n’y a plus de distinction entre les sens et l’intelligible.

Secret Life, Helga, making of, 2008.

Secret Life, making of, Helga, 2008.

Plus l’espace est actif, plus la femme devient un élément passif à l’intérieur de son propre univers. Elle va de pièce en pièce en suivant le chemin de sa vie, de ses pensées et de son environnement. Est-elle endormie ? Est-elle somnambule ? Le spectateur ne sait pas bien si le personnage du film est un être humain ou un automate. Elle se déplace de manière mécanique et son esprit fonctionne comme une horloge qui l’oblige à suivre le cours ininterrompu du temps, reflétant l’œil mécanique de la caméra.

La description que Reynolds donne des humains dans ses films expérimentaux nous permet de réaliser l’étroitesse de notre perception de la réalité et l’immensité de tout ce qui est mystérieux et incertain autour de nous. Dans ses œuvres, Reynolds modifie les conditions de vie normales en appliquant au cinéma les méthodes de la science expérimentale, apprises lors de ses premières années d’études de Physique. La réalité devient un laboratoire, il change une variable et d’autres normes apparaissent, donnant ainsi naissance à quelque chose de nouveau. L’art réside dans la documentation des activités qui se déroulent pendant le test. Dans Secret Life, la vie des plantes, l’inconscient de l’homme et la mécanique rhétorique du corps deviennent visibles grâce au travail fait sur le temps.

Dans les œuvres de Reynolds, les personnages s’en tiennent strictement à leur routine. Ce cadre confortable et rassurant montre bien le déni et les faux-semblants derrière lesquels l’homme se cache constamment. Pour les personnages de Reynolds, la prison, c’est leur propre esprit : ils sont piégés dans un monde minuscule, sentant qu’il n’y a aucune issue derrière les murs qu’ils ont eux-mêmes dressés. Dans Secret Life, la femme ne voit rien venir. Elle n’est pas consciente mais le spectateur, lui, voit affleurer le chamboulement dramatique.

Secret Life, USA/DE, 2008 5 min. two-channel, installation / 10 min. single channel projection HD video transferred from 16mm & digital stills

Secret Life, USA/DE, 2008 5 min. two-channel, installation / 10 min. single channel projection, HD video transferred from 16mm & digital stills

Les expérimentations de Reynolds sont basées sur l’instabilité propre au mouvement de l’image et notre perception. Il implante différentes formes d’espace-temps dans la séquence vingt-quatre images / seconde. Il concentre le temps, il introduit de plus longues durées dans le rythme habituel de la réalité humaine. Dans Secret Life, les scènes partent dans tous les sens et des moments différents sont montrés à l’écran. Pour lui, le cinéma ne consiste pas à raconter des histoires, c’est l’art des effets visuels. « Ce que j’aime dans les rêves, c’est que la narration n’existe plus, l’émotion et le contexte remplacent l’intrigue et tout ce qui est inconscient prévaut. A mon avis, le subconscient est plus dirigé par l’esthétique que par la logique ».

Dans l’installation de Reynolds, la chambre noire fait référence aux conditions propices au rêve caractéristiques des salles de cinéma. Dans le travail expérimental de Reynolds, le film est plus proche de la mémoire et de l’inconscient que de la réalité quotidienne. Le spectateur est censé entrer dans la pièce, s’asseoir en état de transe et regarder les surfaces lumineuses comme les images d’un rêve sur l’écran. Le spectateur entre dans un rêve, comme le disait René Clair lorsqu’il décrivait les premières projections cinématographiques hallucinatoires. Comme par hasard, la psychanalyse freudienne a commencé en 1895, lorsque le cinéma est né.

Secret Life, making of, Reynold & Helga, 2008.

Secret Life, making of, Reynold & Helga, 2008.

Pour finir, l’art cinématographique de Reynolds traite de l’inscription du mouvement dans la lumière, grâce à des différences de rythme, à l’œil artificiel et à des formes vivantes. Le but ultime étant de supprimer les différences entre le naturel et l’artificiel : « Qui peut dire si ce qui constitue son monde existe vraiment à part à travers l’empreinte de la lumière qui crée un appartement et nous le donne à voir ? Sans la lumière, rien ne pourrait être vu et rien ne pourrait vivre. C’est la lumière qui donne vie aux plantes dans l’appartement : ceci lui fait prendre conscience de sa propre condition et c’est la lumière qui nous permet de filmer son existence et de la préserver. Alors que les plantes créent la vie grâce à la lumière, ses pensées sont comme les ombres sur le mur de sa propre caverne »

*

Depuis seize ans, Reynold Reynolds se consacre principalement au super 8 et au 16mm. Au travers d’installations, de documentaires, de found footages, de films expérimentaux et narratifs, il a développé une grammaire filmique basée sur la transformation, la consommation et la décrépitude. Reynolds développe souvent les thèmes du trouble psychologique et physique, provoquant le désarroi chez les spectateurs.

Ses œuvres ont été montrées dans de nombreux festivals internationaux et ont remporté de nombreux prix, comme au Black Maria Film Festival, au SXSW Film Festival et à Sundance. Il a participé à plusieurs expositions, comme la 4ème Biennale d’art contemporain de Berlin, Into Me/ Out Me au P.S.1 et au Kunst-Werke Berlin Institute for Contemporary Art, Focus Istanbul au Martin Gropius Bau et Destroy, She Said à la Julia Stoschek Collection.

En 2003, Reynold Reynolds obtient le John Simon Guggenheim Memorial Foundation Fellowship. Et en 2004, l’American Academy à Berlin l’invite et lui fournit un studio au Kunstlerhaus Bethanien ; ce qui lui permet de commencer à travailler à Berlin.

Reynold Reynolds vit entre New York City et Berlin, Allemagne.

© Paz Aburto Guevara, 2008 – Turbulences Vidéo #85

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