La science des rêves

Par Odile Ouizeman.

separation

Une femme coincée dans son appartement, un espace envahi par des plantes qui prolifèrent et s’animent. Cette même femme subissant le dérèglement du temps et les expériences énigmatiques d’une scientifique déterminée qui évolue dans un laboratoire mystérieux. Celle-ci devenue actrice de cinéma oscille entre le spectacle de Cabaret et le modèle pictural académique, réintègre le laboratoire et se trouve absorbée par la caméra.

Né en 1966 en Alaska, Reynold Reynolds choisit la voie scientifique et obtient une licence de Physique sous la direction de Carl Wieman (prix nobel de Physique, en 2001). Il change pourtant de direction et passe deux ans à étudier le cinéma expérimental avec Stan Brakhage puis migre à New York pour achever son cursus à l’École d’Arts visuels.

À l’instar de La vie est un songe, la pièce de théâtre de Pedro Calderón de la Barca issue du baroque espagnol (1635) et découpée en trois journées, Reynolds réalise une trilogie.

Trilogie : Trois temps pour réaliser un rêve secret

Cependant, alors que le premier ressort de La vie est un songe est celui du rêve et de l’irréalité de la réalité, Reynolds nous entraîne et nous égare dans un enchevêtrement complexe, celui de son laboratoire intime dans lequel il élabore le rêve d’unir Art et Science. Quelle machinerie mentale Reynold Reynolds met-il en jeu dans cette trilogie ? Est-il bien question de rêve lorsque l’artiste nous « fait son cinéma ? ». En quoi, le cinéma comme 7ème art est-il le lieu possible de la rencontre entre questionnements plastiques et scientifiques ?

The secret trilogy se construit tout d’abord comme une interrogation sur le temps et le mouvement.

Secret Life, le premier volet, débute par le carillonnement d’une horloge et le mouvement de la caméra qui balaie l’espace pour révéler les mouvements des végétaux. Le dérèglement du mouvement peut-il entretenir une résonance avec la décomposition du temps et celui de la décomposition de l’image ? Reynolds va réitérer cette question dans l’intégralité de la trilogie.

C’est l’homme de Vitruve de Léonard de Vinci qui inaugure Secret Machine, et induit explicitement le rapport entre science et art. L’homme de Vitruve n’est autre que le célèbre dessin de Léonard réalisé en 1490 (croquis d’un homme à quatre bras et quatre jambes inscrit dans un cercle et un carré) représentant les proportions du corps humain selon les canons de l’architecte romain Vitruve (IIe siècle après J.C). Ce dessin se situe dans le contexte des études traditionnelles sur les proportions humaines mais se révèle être également un dessin mathématique. L’art et la science expriment la pensée par la technique, une tentative d’approcher le monde. Mais comment un mouvement de caméra peut-il faire sens ? La caméra de Reynolds par le ralentissement du temps révèle un corps mécanique. Il cite Eadweard Muybridge (1830-1904) dont les travaux sur la décomposition photographique du mouvement le pose en précurseur du cinéma dans une époque où l’on discutait dans les milieux intellectuels de la photographie comme témoignage scientifique sûr et objectif. Il convoque également Marcel Duchamp et son Nu descendant un escalier, cette œuvre qui donne une vision décomposée du mouvement humain qui peut être confondue avec celui d’une simple machine. Les formes humaines semblent être composées de prismes juxtaposés, décomposant un mouvement de descente d’escalier qui débute en haut à gauche pour se finir dans le coin en bas à droite de la toile. Selon Reynolds cette œuvre est exceptionnelle car elle dépasse le cubisme en installant la dimension du temps. Capturer le temps dans l’image, est-ce se rapprocher du principe ontologique définissant le mouvement comme principe de la vie ?

Secret Machine, USA/DE, 2009, 7 min (2-channels) or 14 min (single-channel)

Secret Machine, USA/DE, 2009, 7 min (2-channels) or 14 min (single-channel)

Indubitablement le temps défile et se matérialise. Un mouvement vital, le battement de cœur, résonne. Métronome de cette trilogie, qui vibre et se transforme en pendule, redevient encore le chronomètre essentiel qui égraine le temps. Secret Life, révèle un corps féminin, jeté sur du terreau noir, qui s’agite dans un spasme chorégraphié comme une lutte pour ne pas rendre un dernier souffle. Les images défilent avec une recherche esthétique identique à celle d’un peintre, qui élabore sa composition dans un temps arrêté. Est-il question de vanité ? Est-ce une invitation à méditer sur la nature passagère et vaine de la vie humaine, de l’inutilité des plaisirs du monde face à la mort qui guette et au temps qui défile ?

Ici la nature n’est pas morte, au contraire, c’est elle qui va insuffler le vivant à l’humain. Dans Secret Life, la femme dévore une pastèque à la chaire plus qu’écarlate et dégoulinante. Cette voracité apparaît comme transfiguration de l’homme à l’animal. En effet, en biologie, la transfiguration est la capacité pour un être vivant de changer complètement d’apparence. Certains animaux subissent une transfiguration complète comme les fourmis qui évoluent progressivement d’œuf à nymphe puis à fourmi ou les chenilles qui deviennent chrysalides puis papillons. La transformation s’opère et c’est dans Secret Machine, avec l’aide de ce savant ganté, que la greffe s’effectue et prend. Alors que le « savant » palpe le sexe du « cobaye humain », le cadrage du film fait apparaître simultanément une deuxième image où le savant extirpe par la bouche, à ce même cobaye, une fleur. L’accouchement reste brutal mais c’est par la gorge, lieu de l’expression, que s’évacue cette fleur. L’apparition d’une image scindée et démultipliée, procédé récurrent dans l’œuvre de Reynolds, n’est pas sans rappeler la division cellulaire qui est le mode de multiplication de toute cellule et un processus fondamental dans le monde vivant, puisqu’il est nécessaire à la reproduction de tout organisme. Là encore l’artiste joue avec des références qui s’entremêlent, la science apportant sa part de réel.

Secret Life, USA/DE, 2008, 5 min (2-channels) or 10 min (single-channel)

Secret Life, USA/DE, 2008, 5 min (2-channels) or 10 min (single-channel)

Tout comme dans la structure du rêve, l’univers dépeint dans The Secrets Trilogy, révèle « l’incohérence du fantastique ». David Lynch qui est rebelle à toute forme de catégorie, n’est pas loin. Celui-ci développe tant dans ses séries que dans ses films, un univers surréaliste très personnel et nombre de ses films se jouent de toute narration cinématographique allant du mélo à l’angoisse, en passant par la comédie (Mulholland Drive, Twin Peaks, Blue velvet…). Reynolds explore l’interpénétration des univers.

Pour Six Easy Pieces, le savant troque sa blouse contre une tenue symbolique de cabaret. En effet, à l’origine le cabaret, né pendant la Belle Epoque, permet d’abolir les barrières sociales, les prix étant très bas, on y rencontrait des riches comme des ouvriers. Les images filmiques de Reynolds sont peuplées de références artistiques, déposées comme des indices : apparition d’un croquis de la Vénus de Botticelli, jeu de ces femmes dans Six Easy Pieces qui renouvellent la thématique du peintre et son modèle à travers les Olympia, Maja, et autres Odalisques… La présence récurrente de livres manifeste un ancrage dans la réalité et souligne le rapport au savoir, à la science. Les Évangélistes et leur livre, la mère de Rembrandt lisant, Vierge lisant la Bible… L’histoire de l’art multiplie les représentations du livre dans l’iconographie et l’artiste s’amuse à nous les montrer.

Six Easy Pieces, USA/DE, 2010, 7 min (2-channels) or 10 min (single-channel)

Six Easy Pieces, USA/DE, 2010, 7 min (2-channels) or 10 min (single-channel)

La rotation de la caméra se calque sur le rythme de la trotteuse d’une pendule et accentue le phénomène hypnotique de l’image. L’atmosphère est étrange, proche du cauchemar. Les jeux de regard que nous lancent ces personnages accentuent l’effet. Comme dans le film d’Eisenstein, Alexandre Nevski, l’inquiétante étrangeté est augmentée par la direction des regards lorsque les soldats arrivent à Pskov. L’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche), concept freudien, analyse en effet le malaise né d’une rupture dans la rationalité rassurante de la vie quotidienne. Dans la « réalité » du rêve, lorsque notre cerveau s’active et sans se réveiller, il invente des histoires. Le seul mouvement qui peut être observé, c’est celui des yeux qui semblent suivre les images intérieures formées par les rêves. Reynolds et sa caméra reproduisent cet effet.

Le « jeu de rêve » de Reynolds, présente l’être humain et sa condition temporelle. Il joue encore avec le temps du rêve où la hiérarchie entre les images, les mouvements, et les mots n’existe plus. L’horloge, comme élément dramatique évoque certainement Fritz Lang et l’on se remémore l’attente de la mère d’Elsie Beckman (la première victime) dans M le Maudit. Le cinéma est bien pour Reynolds le lieu de la synthèse des arts et Fritz Lang a du nourrir son univers. La femme sur la lune ( Frau im Mond, 1929), montre dans l’espace clos de la fusée, des corps, qui, sous l’effet du phénomène scientifique de la pression atmosphérique, s’agitent de spasmes. Ceux de la femme, ainsi que les plans cadrés sur l’horloge et le manomètre, résonnent certainement avec ceux de la trilogie de Reynolds. Auparavant il y avait eu le Voyage dans la Lune de Méliès…

Science et fiction, science et art… Reynolds dit : « Je veux faire clairement la différence entre les images et les sensations. Dans mon travail, elles sont liées, mais l’inspiration vient de mon imagination, et il y a des images lorsqu’elles sont produites, cela conduit parfois à des sentiments différents de ceux que ce que j’avais prévu… »

L’aléatoire, le temps qui retentit, dans la trilogie des secrets, Reynold Reynolds construit manifestement une science du rêve…

© Odile Ouizeman, 2012 – Turbulences Vidéo #85

separation

Six Easy Pieces USA/DE 2010, 7 min (2-channels) or 10 min (single-channel)

Secret Machine USA/DE 2009, 7 min (2-channels) or 14 min (single-channel)

Secret Life USA/DE 2008, 5 min (2-channels) or 10 min (single-channel)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s