Linda Sanchez, ou l’archéologie appliquée à un végétal

Par Gilbert Pons.

separationInvitée dans la petite cité médiévale de Lautrec (Tarn) lors du dernier week-end de juin, à l’occasion de l’AFIAC 2014, Linda Sanchez montrait quelques-unes de ses réalisations dans l’accueillante maison de Nadine et Patrick Deprez.

« Je n’aime la matière ligneuse que détruite. »
Roger Caillois, Le fleuve Alphée

  Les galeries tenues par des minéralogistes montrent à l’occasion des morceaux de bois fossiles soigneusement découpés, polis et soclés ; d’une taille, d’une épaisseur, de formes et de couleurs variables, ils proviennent de forêts pétrifiées. Les arbres que le temps et les circonstances ont rendus quasiment inaltérables, on peut en voir encore dans divers endroits du globe, généralement couchés, comme les colonnes de temples en ruines ; parfois debout, en Bulgarie notamment. L’exploitation et le commerce de ces reliques naturelles étant des plus lucratifs — les collectionneurs sont nombreux —, elles se sont raréfiées et font désormais l’objet d’une protection relativement efficace de la part des États.
J’ai d’abord songé à des objets de ce type en découvrant l’œuvre de Linda Sanchez sobrement intitulée 30 cm, aux millions d’années qui furent nécessaires à la minéralisation de leurs cellules organiques. « La nature est lente. Elle dispose de la durée géologique, de la paresseuse majesté des sédimentations », écrivait Roger Caillois, un expert (1), dans son Esthétique généralisée (Gallimard, 1962, p. 37.). J’ai pensé surtout au temps que dut consacrer cette jeune artiste à la réalisation de l’impressionnante sculpture de papier, à son infinie patience, à son ingéniosité, à sa rigueur toute scientifique pour la mettre sur pied.

  S’il déplorait le caractère fatalement destructeur des fouilles archéologiques, l’illustre préhistorien André Leroi-Gourhan envisageait toutefois l’existence de palliatifs intéressants : « La principale différence entre les sources du préhistorien et celles de l’historien, c’est que le premier détruit son document en le fouillant. Il y aurait équivalence si un enregistrement intégral était toujours fait, couche par couche, de tout ce qui a été observé. Cette méthode, laborieuse, exige un nombre considérable de plans et de photographies pour la moindre fouille. » (Les religions de la préhistoire (1964), PUF, 1976, p. 7-8.) En un sens, c’est à une entreprise de cette envergure que s’est livrée Linda Sanchez, l’archéologie dans sa version prudente y étant appliquée par ses soins au tronçon d’un arbre, mort depuis peu sans doute, et promis par conséquent à la décomposition. Cette métamorphose pratiquée avec une énergie opiniâtre, qui a d’ailleurs privé de nourriture champignons, insectes xylophages et autres minuscules consommateurs de cellulose, mérite des explications.

30

30 cm. Photo : Gilbert Pons, Lautrec 28/06/2014

  Parmi diverses évocations de ses rapports privilégiés avec la forêt, Aldo Leopold (1887-1948) raconte une aventure qui fut pour lui cruciale, l’abattage d’un arbre malade, âgé de quelque quatre-vingts ans. « De minuscules copeaux d’Histoire odorants jaillirent de l’entaille, s’amoncelant dans la neige devant les scieurs agenouillés. C’était bien plus que deux tas de sciure de bois : c’était un siècle en coupe transversale. À chaque va-et-vient, décennie par décennie, notre scie mordait dans la chronologie d’une vie entière, inscrite dans ces anneaux concentriques de bon chêne. » (Almanach d’un comté des sables (1949), GF-Flammarion, 2000, p. 26.) Il faut pas moins d’une quinzaine de pages à ce pionnier de l’écologie pour raconter par le menu, comme s’il avait sous les yeux la totalité des anneaux de croissance peu à peu mis à nu par les morsures de l’outil (chose évidemment impossible), les événements, naturels ou pas, dont le chêne a été au fil des saisons le témoin fidèle. La fin du passage apparaît comme une introduction idoine au travail de Linda Sanchez : « La scie n’opère qu’au travers des ans, qu’elle aborde un à un, en séquence. De chacune de ces années, les dents de scie extraient des copeaux de réalité que les bûcherons appellent sciure et les historiens archives ; les uns et les autres jugent du caractère de l’intérieur par cet échantillon visible de l’extérieur. Ce n’est qu’à la fin de cette coupe transversale que l’arbre tombe et que la souche donne enfin à voir l’ensemble d’un siècle. » (ibid. p. 35.)

  Des trente centimètres que mesurait ce fragment de tronc au départ de l’expérience, il ne reste matériellement rien, presque rien, juste de la sciure (2), celle produite par l’obstination à frotter avec une substance abrasive, durant de longs mois, le disque clair contenant les cernes concentriques. Ce disque, en revanche, l’artiste l’a en quelque manière démultiplié puisqu’il lui fallut interrompre trois mille fois son travail d’usure afin d’enregistrer, à l’aide d’un scanner, le résultat provisoire de chaque intervention.
Cet ouvrage épais de trente centimètres contient donc trois mille pages, trois mille images grandeur nature de la section, toujours un tant soit peu changeante — dans la couleur et les détails —, d’un morceau d’arbre ; images à la fois complémentaires et cependant incompatibles. Invisible comme tel, le tronc traverse de part en part cet empilement de tranches infinitésimales, à peine différentes les unes des autres, et ne retrouve une certaine intégrité que dans l’opacité du livre une fois celui-ci refermé, intrigante variation, au plan spatial, sur les paradoxes de Zénon (3), belle allusion aussi, elliptique, à ce que la profondeur peut avoir d’inaccessible.

  D’une durée de 5’49 », la vidéo (4) réalisée par l’artiste parallèlement à l’exécution de l’œuvre et selon le même rythme, vidéo qu’elle a montrée d’ailleurs avec parcimonie aux spectateurs, est certes davantage qu’un compte-rendu objectif du déroulement de l’opération, plutôt une variante ; mais étant une traduction nécessairement plane du volume et accélérée du facteur temps, elle ne peut offrir autre chose qu’un aperçu tronqué du dispositif. Il faut reconnaître malgré tout combien est saisissant ce raccourci, car c’est à une descente vertigineuse au cœur du bois que l’on est convié grâce à une sorte d’ascenseur optique, lequel ne bouge pourtant pas.

  Ces lignes, comme les photographies les accompagnant, ne donnent qu’une idée imparfaite de cette œuvre dont l’unité massive se confond avec sa progression pas à pas dans le temps. Il aurait fallu aussi, peut-être, autant de feuilles qu’il contient de lames pour donner de ce monument étrange une description adéquate, mais ce serait encore insuffisant. Le feuilleter, en ne sautant aucune page, permet seulement de s’approcher un peu de ce qu’a de si singulier ce travail de Bénédictin.

© Gilbert Pons, La Blanquié, juillet 2014 – Turbulences Vidéo #85

separationNotes :

1 – Grand amateur de pierres auxquelles il a consacré de nombreux et beaux ouvrages.

2 – Tout à fait comparable, ironie de l’histoire, à celle dont on fait de la pâte à papier.

3 – Philosophe présocratique, Zénon d’Élée réfutait la possibilité logique du mouvement par la réduction de la durée à une infinité d’instants.

4 – On peut la regarder sur YouTube à l’adresse suivante : http://www.youtube.com/watch?v=MFb2tDuMw2w

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