L’œil du Cyclone

Par Étienne Brunet.

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« Mais dans la Bible, il paraît qu’on dit que Dieu a fait l’homme à son image. » Irvine Welsh

  Retour à la fin des années quatre-vingt. La télévision était ultra moderne, pure technologie d’avant-garde. C’était l’eldorado et les débuts de « Canal Plus ». Chaque émission organisait des fêtes resplendissantes. Les salaires étaient très corrects. Les conditions de travail incomparablement meilleures qu’aujourd’hui. Tout baignait dans le pixel de la télé 625 lignes en « Standard Definition ». C’était la fin de l’ère analogique juste avant l’invention de la compression numérique où l’on transmet 100 programmes merdiques dans l’espace qu’il fallait avant pour un seul programme bien fabriqué. Le signal vidéo enregistré sur une cassette « Betacam » analogique commercialisée en 1982 était quasiment fichu après trois ou quatre recopies. En 1993 apparaît le « Beta SP » numérique. C’est une révolution dans le monde de la vidéo. On peut recopier plus de cent fois un signal sans qu’il se dégrade. La version 1.0 de Photoshop date de 1990 mais le logiciel s’est développé vraiment à partir de la version 4 en 1996. Idem pour les bancs de montage, les caméras et tout le tintouin. Vers la fin des années 80 de jeunes artistes et graphistes avaient l’autorisation d’utiliser les Paint Box des chaines de télévision commerciales comme TF1, de minuit à six heures du matin. Ils créaient leurs fantasmagories entre les cartes météo du soir et celles du petit matin. Les Paint Box étaient d’énormes palettes graphiques développées par Quantel, des machines ultra chères et performantes. Le développement des micro-ordinateurs et des logiciels comme Photoshop, After Effects, Motion etc ont entrainé la faillite inéluctable de ce type de machine. Les systèmes mettaient des heures à calculer un rendu vidéo qui est maintenant donné en quelques fractions de secondes par des micro-ordinateurs ordinaires.

  Je me souviens d’une émission vraiment géniale sur Canal : « L’œil du Cyclone ». L’émission avait commencé en décembre 1991 peu après la chute du mur de Berlin et s’est arrêtée fin 1999 deux ans avant le crack informatique de la bulle Internet. Elle durait 26 minutes. Elle était incroyablement drôle et créative. Reine de la dérision, de l’art vidéo, des trouvailles graphiques et musicales. Elle était très bien documentée avec des archives du monde entier toujours décalées dans leur utilisation. Une myriade de bons réalisateurs, techniciens et artistes fabriquaient des épisodes, dont un ami : Lari Flash et des copains : les frères Lefdup, Vero Goyo, Michel Royer, Jean-Claude Asselin qui donnait sa tronche au générique et d’autres dont j’ai oublié le nom. Alain Burosse, le producteur de « L’œil du Cyclone » a mis à la disposition du public une grosse partie des 154 émissions sur « Viméo ». Très soigneusement numérisées, probablement à partir des bandes « master ». Un superbe travail. Chacun peu juger. Prenez le temps de visiter ces trésors d’art vidéo. Cette émission était l’image de la décennie avant la révolution informatique de l’an 2000.

  « Ah, bidi, bidi, oui » la musique du générique s’incruste dans ma tête. Je zappe sur le compte Viméo de Burosse, je passe des heures à découvrir et retrouver ces programmes. Liquide TV : dessins animés. Chassez le naturiste. Un micro-cravate scotché à même la peau. Le grand Tout sinon rien. Leçon de Cyclone. « Réalisé avec trucage VHS ». Mondo Trasho. Ma India & Indian Hits. La vérité sur la guerre du Golfe. « En direct tout est lié et il n’y a pas de fumée sans feu ». Le cyclone des amateurs : précurseur de la télé réalité. Feu sur le quartier général : la pensée de Mao. Godzilla : la terreur à l’écran. Monuments aux morts. Carmen Miranda la bombe tropicale : « vous aussi, vous devez chanter tica, tica, boum ». Manga. Les anges dans nos campagnes. Gagner : « de la rage bande de salopards, de la rage ! » Imagina 1994 : tous les artistes vidéos du monde, surtout ceux qui jouaient avec les ordinateurs « Silicon Graphics » qui ont finis par faire faillite au vingt et unième siècle. Pot-pourri des chansons débiles. La vie à 90. Irma, émouvante interview d’une clocharde. Une saison en enfer : poésie. Le grand débat : le duo Ariel Wizman et Edouard Baer à l’époque ou ils sévissaient à Nova. Physiquement incorrect : les nains les difformes. Groupons nous et demain : manifestations dans les rues.

  « Ah, bidi, bidi, oui » Nobody’s perfect : les gays de NY vus par Nelson Sullivan, mort peu de temps après. Pieds noirs, pattes blanches : « nous les jeunes français ». Un cabinet d’amateur. Le Che. « En un sens le Che est comme Jésus-Christ ». Faut que ça pète : sphincter interne et externe. Nuit de Chine, nuit câline. Les nouvelles images au Japon vues par Lari Flash. Symphonie déconcertante : les instruments de musique bizarre, émission conçue par le regretté Jean-Pierre Lentin. Ultra Light : « la preuve que vous cherchez est ici ! ». Super Baad : « Dit le au monde entier », Blaxploitation et Funk. Ecoutez, répétez : « Quel est le plat national français ? Le couscous ». L’oeil de Moscou : Hypnose télévisuelle. Dolce Vita : « Attendez la fin de l’émission et je vous expliquerai tout. » Nuit des Cyclones : « Paysage idiot visuel ». Accordéon Forever : « C’est du champagne en intraveineuse ». l’Eurovision. Tekno. Mambo. Best of shorts : « Codé, connard, c’est bon ! » ces mini-films ultra courts sont tellement denses que j’en sors épuisé. Et ça continue, ça continue. L’ouïe d’un cyclope par l’indémodable Jean-Christophe Averty. Maitre fesseur, gentil gros sado. Gorki, un berger Peul au Festival du Film de Ouagadougou. Qui dit quoi ? à qui ? Comment ? Pourquoi ? Le grand Pierre Schaeffer, le GRM et « les Shadocks » le cahier des charges de l’ORTF : « Distraire, instruire, informer ». Cette situation doit changer : « Il y a beaucoup mieux à faire que regarder la télévision ».

  Mac Luhan expliquait le succès de la télé dans les années 60 par son coté flou, grossier, schématique et approximatif. L’insondable bêtise et banalité de l’image télé se renouvelle en permanence depuis des décennies : sports, information, jeux, la même chose mais différente. Œil pour œil, cyclone pour cyclone. Ce qui a vraiment changé dans l’image vidéo actuelle, c’est le passage du 4:3 au 16:9 et de 625 lignes à 1080 lignes mais surtout l’abandon du tube cathodique au profit de l’écran plat, à plasma ou cristaux liquides. La télé était surtout un instrument pour se shooter à la lumière, se perdre dans le canon à électrons même en matant une mire de barre. Maintenant c’est plus complexe et indéfinissable. Avec l’arrivée du HD tout est pareil, tout est différent. On distingue les brins d’herbe sur le plan large de la pelouse d’une retransmission de football tellement l’image est devenue nette et précise.

  La télé est devenue une extension d’Internet comme Internet est une extension de la télé. Une télé avec des millions de chaines signées YouTube. Des films de famille aux bricolages iconographiques de toutes sortes. La société du réceptacle électronique. La société du « Mashup », cette façon adolescente de détourner des images et des sons de leur sens originel pour en faire des sortes de signifiants proche du jeu vidéo. Peu importe le contenu tant qu’il n’y a pas de copyright et que l’image coûte le moins cher possible. L’important est le contrôle mondial du tuyau numérique. Dans peu de temps, non seulement nous « serons fédérés autour de grands événements sportifs et mondiaux » mais nous commanderons à distance la cafetière, la bouffe « Standard Definition » qui contrairement à l’image baisse de qualité de jour en jour, le paiement de votre loyer et votre numéro de carte « Bleue ». Autant dire que nous serons victime du racket généralisé des consortiums mondiaux. Les mécontents seront revenus à l’âge de pierre dans la rue sans électricité ni service numérique. Avant on regardait l’œil nous regarder. Maintenant l’œil vient farfouiller dans nos affaires. Je révèle ma vraie nature : parano cyclothymique. Pendant que je tape ce texte, mon ordinateur m’espionne et m’envoie un message publicitaire sympa pour une location d’hôtel minable que j’ai consultée la veille.

  Il y a 20 ans, l’image était en basse résolution. On voyait les coutures du monde et les mascarades 3D. Personnellement je ne prenais pas ça au sérieux. En regardant vingt ans après les épisodes de l’oeil du Cyclone « Les Réalités Virtuelles » de Cécile Babiole ou « M’Escher’Z’amis » des frères Lefdup on se rend compte que notre nouveau siècle n’a pas inventé grand-chose. « Des techniques virtuelles qui deviendront exponentiellement explosives dans les années à venir ». La révolution informatique a permis de transiter vers la « haute résolution » du présent numérique. Ce sont les mêmes idées passées de l’artisanat à l’industrie, pilotées par des logiciels plus pratiques et plus ergonomiques. L’arrivée des capteurs « Kinect » : La manette c’est vous et l’arrivée prochaine des « Lunettes Google » dont une extension probable des caractéristiques annoncées nous fera basculer dans la science-fiction.

  Revenons en 1999. Alain Burosse et son équipe étaient des cœurs purs et des gens lucides. Voyant la crise arriver Alain Burosse lance un « Avis de tempête » et saborde l’émission : « On a le sens aigu de la scène et du luxe sans être réduit par les sondeurs et les cirages de bottes ». Quelques mois plus tard commencent les charrettes de licenciements à Canal. Les nouveaux actionnaires dictent leur politique de programme. Crack économique. Ensuite les crises succèdent aux crises. Les temps évoluent en pire. « L’oeil du Cyclone » arrivait toujours à extraire le bon coté des choses et de sa représentation télévisuelle. Ils étaient en empathie avec leur sujet toujours prêts à sortir un truc marrant et créatif. Ils déshabillaient l’image vidéo pour révéler la beauté et la mocheté du monde.

© Étienne BrunetTurbulences Vidéo #85

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