MARCHE A L’OMBRE (DES NOMBRES)

Par Jean-Paul Fargier.

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  Quel fil relie, le temps d’un été, Enghien-les-Bains, Tourcoing, Pont Saint-Esprit, Sète, Le Chambon-sur-Lignon, Avignon, Bagnols-sur-Cèze ? Le fil des nombres. Métamorphosés en images, ils fabriquent un double immatériel du monde où habitent nos corps, qui se mettent à douter d’être encore réels. Devenir nombres à leur tour, mais dans tous les sens du terme, ouvre pour eux la chance d’être encore plus corps. Je le dis parce que c’est mon cas.

Bains numériques (hic hic)

  Tous les deux ans, la ville balnéaire (donc dotée d’un casino) la plus proche de Paris (à 15 minutes de la Gare du Nord) se transforme en gigantesque parc à thème des arts numériques. Des dizaines d’attractions, de spectacles, d’installations, de concerts attirent une foule de visiteurs. Les habitants d’Enghien puisqu’ils sont habitués à ce genre de choses grâce aux programmes de leur Maison de la Culture dédiée aux arts numériques ; les parisiens et les franciliens, alertés par une renommée grandissante. Le programme, énorme, s’étale sur une semaine (du 14 au 20 juin). J’y suis allé trois fois, et je n’ai pas tout vu. Il faudrait y camper, ça bouge toute la journée et le soir encore plus. Voici ma récolte.

  D’abord, à la Gare du Nord, devant le quai où vous allez embarquer, il y a un énorme mur de pixels interactifs. En attendant le train, vous pouvez jouer à faire surgir des images au rythme des musiques que vos mains déclenchent en s’agitant devant les diodes. Control No Control, de Daniel Iregui, contient un certain nombre de programmes visuels couplés avec des séquences sonores. Images abstraites, musiques répétitives, jazz, techno, c’est très amusant, scotchant même : rançon du succès, on attend son tour longtemps en regardant les autres s’exciter.

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Control No Control, Daniel Iregui. Juin 2014 / Bains Numériques #8. Courtesy : Centre des arts d’Enghien-les-Bains

  À la gare d’Enghien il y a une sortie qui donne directement dans la rue où se trouve la Maison des Arts Numériques. C’est donc par là que je commence. Je zappe Capture, l’expo drivée par Chatonsky (déjà vue et détestée dans ma précédente chronique), bric à brac prétentieux de machines sinistres. Et je file découvrir le nouvel avatar de Catherine Ikam et Louis Fleri, Faces. Ils sont là, les deux artistes, créateurs de tant de créatures numériques, avec lesquelles nous avions pris l’habitude de jouer face à face. Cette fois c’est nous qui devenons l’artefact, l’icône fugitive d’une dématérialisation. Filmé par une caméra, notre visage est traité à la poudre d’or pour être immédiatement recraché sur un écran géant. Poudre d’or digitale, spectrale, picturale, qui, comme une alchimie, éternise notre apparence.

  Au même étage : une installation touffue, Liaison/s Contemporaine/s, de Carole Thibaut, tente d’intéresser les visiteurs (admis en petit nombre) à une histoire d’amour soit disant moderne parce qu’elle s’exprime par des tas de textos. La scénographie est trop compliquée, on se perd dans un labyrinthe de miroirs, d’écrans, de mots projetés (y compris sur vous), et on se tire ailleurs, vite, affligé par son manque de simplicité.

Control No Control, Daniel Iregui. Juin 2014 / Bains Numériques #8. Courtesy : Centre des arts d'Enghien-les-Bains

Liaison/s Contemporaine/s, Carole Thibaut. Juin 2014 / Bains Numériques #8. Courtesy : Centre des arts d’Enghien-les-Bains

  Un étage plus bas, des gadgets interactifs amusants : vous dessinez sur un disque souple des traits, des points, des courbes, un bonhomme, un arbre, une maison, et vos graphismes placés sur un tourne disque, auquel vous pouvez ordonner diverses vitesses en avant comme en arrière, deviennent des jingles. Bravo les zozos. Grâce à Junichi Oguro et Motohiro Sunouchi (de Sapporo) un avenir s’ouvre à vous de petit Mozart numérique (mon fils Balthazar s’y est beaucoup amusé).

  Dans un jardin public, un écran monumental posé sur des rails circulaires exhibe un taureau. Il fonce et vous invite à courir devant lui. Vos pas l’entrainent, l’accélèrent. A moins que ce soit le contraire, que ce soit vous qui le suiviez dans sa giration aléatoire. Le truc est souvent en panne, et son inventeur, Pascal Bauer passe beaucoup de temps à le reprogrammer. Le Cercle, il fallait s’y attendre, se révèle (numériquement) vicieux. Mais c’est un bel objet. Qui rappelle la Monumental, l’arène de Barcelone désormais fermée (autour de laquelle je suis allé tourner nostalgiquement cet été).

  Passons rapidement sur les piètres effets du spectacle F.O.G (Formule Onirique Gazifiée), de la Compagnie Lionel Hoche. Des danseurs jaillissent des buissons d’un jardin, habillés en momies égyptiennes, des squelettes, s’agitent dans un brouillard artificiel aux sons d’une musique provenant d’un radeau flottant sur le lac d’Enghien. Au secours (les Nombres… entiers) ! Plus ringard, tu meurs (d’analogie perdue).

  Spectres, en revanche, du Groupe Laps, vaut de passer une bonne demie heure à regarder et ouïr ce qu’ont à raconter toute une foule de personnages qui vous font face, alignés côte à côte sur un très grand, très long écran (nourri par 3 projecteurs). Pour déclencher le récit de l’un d’eux, vous avancez vers lui, il s’avance à son tour, sortant du cortège, et en gros plan, plan moyen plutôt, vous narre son histoire. Vie heureuse, blessée, anecdotique, pitoyable, ironiquement rapportée, ou pas, mais toujours très bien écrite, et dite. Comme on veut tout savoir de cette compagnie (de spectres) on ne quitte pas de si tôt cette platonicienne caverne, bruissante de paroles. Tiens, c’est peut-être ça la clé : le mythe de Platon qui cesse d’être muet.

Control No Control, Daniel Iregui. Juin 2014 / Bains Numériques #8. Courtesy : Centre des arts d'Enghien-les-Bains

Spectres, Groupe Labs. Juin 2014 / Bains Numériques #8. Courtesy : Centre des arts d’Enghien-les-Bains

  Et la photo ? C’est aussi du numérique maintenant, me tire par la manche Norbert Hilaire. « T’as vu ? Je me suis mis aussi à faire l’artiste », s’amuse le théoricien des Nombres, qui expose ses Photomobiles à la Médiathèque Georges-Sand. Son pari ? Tout prendre avec son Smartphone depuis une voiture, souvent en conduisant. Cela donne des clichés chaloupés, artistiquement flous, décadrés, de traviole. Un par un, ils n’auraient pas grand intérêt, mais regroupés en triptyque l’affaire est dans le sac ! Trois est un chiffre parfait pour dynamiser le regard, glisser du sens (ou du non sens) dans les intervalles. Et du coup, ça fonctionne, ça joue : dans tous les sens justement. Justement ? Pas tout à fait. Les Photomobiles ne sont pas des images justes, juste des images (ceci dit en parodiant Raphaël Sorin, qui avait refilé la formule à Godard, qui l’a rendue célèbre).

Control No Control, Daniel Iregui. Juin 2014 / Bains Numériques #8. Courtesy : Centre des arts d'Enghien-les-Bains

Photomobiles, Norbert Hilaire. Juin 2014 / Bains Numériques #8. Courtesy : Centre des arts d’Enghien-les-Bains

  Avant de quitter Enghien, je passe saluer Oscar, d’Ikam et Fléri, logé dans l’église Saint-Joseph, où il tient parfaitement le rôle d’une icône des temps numériques. Histoire de constater que, quelle que soit l’époque, toute image est une image pieuse, comme l’a si bien stipulé Alain Bourges.

Control No Control, Daniel Iregui. Juin 2014 / Bains Numériques #8. Courtesy : Centre des arts d'Enghien-les-Bains

Oscar, Catherine Ikam et Louis fléri. Juin 2014 / Bains Numériques #8. Courtesy : Centre des arts d’Enghien-les-Bains

Tourcoing (coin coin)

  Trois jours plus tard, je prends le TGV pour me rendre à Tourcoing. Coin coin (je ne résiste pas à répéter, dans ma tête, le cancanement de Bourvil, chaque fois que je lance ce nom). Ville célèbre maintenant par son École d’arts visuels, le Fresnoy. Chaque année, avant le départ en vacances de ses élèves (des Bac + 5 au moins) et des profs (artistes first class), un Panorama donne à voir leurs inventions studieuses.

  Je trouve cette cuvée, la 16ème du nom, particulièrement fructueuse. Mathieu Orléan, son commissaire, l’a baptisé Solus Locus, en inversant le titre d’un roman de Raymond Roussel, qualifié de labyrinthique, afin d’indexer le retournement d’un lieu unique (la fameuse halle du Fresnoy) en multiplicité souterraine. Autrement dit, ici, nouvelle abbaye de Thélème, chacun ne fait que ce qui lui plait. Dans l’orbe numérique.

  Mais quoi ? Des corps fantastiques, des décors mirifiques. Visages, paysages : les deux pôles du frayage numérique, forcément numérique. Mais pas que (finalement).

  La grecque Evangelista Kranioti a conçu une machine à tisser des images, avec des fils et une navette, au nom polémique d’Antidote. Comme un retour aux sources de l’image, un lien mis à jour « du fil au pixel ». La machine est là, armature de bois, de roues, de bras mobiles mécaniques tramant des visages. Elle est au repos, elle a fait son travail : une longue écharpe de figures aux détails minimes, imperceptibles, de l’une à l’autre. En filmant une à une ces images répétées, différentes, qu’elle a tissées à la main, l’artiste produit un film, une continuité que l’on peut contempler sur un écran voisin : faces de vieux marins (dit-elle), corps féminin se superposant comme un rêve devant leurs yeux, bateau sur la mer (Méditerranée). Ulysse et Pénélope servent de référents à cette navigation ingénieuse dans l’archéologie des icônes. Et c’est franchement beau… comme l’antique !

Evangelia Kranioti, Antidote, Installation, 2014 Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains Photo : Marc Domage

Evangelia Kranioti, Antidote, Installation, 2014. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains. Photo : Marc Domage

  Quel modèle inspire Lauren Moffatt quand elle élabore The Unbinding, vidéo stéréoscopique, présentée sous forme d’installation ? Peut-être Metropolis, de Fritz Lang. C’est un chaos de corps projetés sur un décor imbriquant des éléments d’architecture dite autrefois futuriste, visages et corps eux-mêmes définissables comme étant d’anticipation dans les années 1920. Ce qui séduit, dans ce bric à brac, c’est la beauté plastique des créatures qui s’y relaient, silhouettes faites de pièces rapportées, mal jointes, empruntées à telle ou telle source d’images (cinéma, photos, dessins, peintures). L’art de la suture apparente dote ces robots numériques d’une jeunesse imputrescible, qui ne vieillira jamais, éternelle. Tels des Adam sans descendance.

Lauren Moffatt The Unbinding Installation / vidéo, 2014 Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Lauren Moffatt, The Unbinding, Installation / vidéo, 2014. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

  Comme en écho : Il n’y a pas d’Eve, de Yasmina Benari, réinvente la Genèse de l’humanité en généalogisant une descendance de femmes puissantes, guerrières : Lilith, Areina, Lilly, Eva sont des héroïnes tantôt mamas, tantôt elwas (putes en bon français, dit le dossier de presse), selon les besoins de la Cause. Les récits filent, somptueux, mâchant des dialectes inconnus, rapportant des paroles mythiques/historiques, des évènements inouïs, mêlant cruauté et sensualité dans une rhapsodie initiatique. Tandis que la bande sonore fuse, frôlant la logorrhée, enivrante, les écrans verticaux exposent les lentes métamorphoses des corps de ces fondatrices de civilisation, matriarches des premiers temps, modèles pour un féminisme actuel débarrassé d’affèteries égalitaires. Un autre écran, horizontal, retrace sous forme de diapos enchaînées, les mutations de ces emblèmes archaïques, Mariannes potentielles d’une nouvelle République.

  Yasmina Benabderrahmane, elle, a choisi de plonger dans la destinée d’une vraie femme, pute à la limite, en tous cas maquerelle, tenancière de bordel : sa grand-mère. Dispersées sur 3 écrans, des bribes de vie se racontent, s’exhibent, se métaphorisent aussi : de part en part poignantes et en même temps distanciées par un travail de textures, extrapolant les grains grossiers, différenciés, du 8mm et du 16. Cela s’appelle La Renardière. A voir (et à écouter) absolument.

  Des jeunes femmes disparaissent, enchaînement osé, est le titre du premier film de Jean-Claude Brisseau, artiste invité (professeur) cette année. Il l’avait réalisé il y a 40 ans en Super 8 (et l’avait montré à Rohmer, à Pialat, qui, quoique horrifiés par le sujet, avait encouragé le cinéaste débutant à poursuivre dans cette voie). Il le reprend maintenant en Relief 3D. L’hyper-réalisme du nouveau support ne manque pas d’amplifier tous les tics de l’auteur, pour le meilleur et pour le pire. Intéressant.

  Intéressant aussi le film d’animation de Pauline de Chalendar, La ronde et le sillon. Mais pourquoi ajouter un mannequin en dur, s’interposant entre le spectateur et l’écran ? Les six minutes du film suffisent amplement à nous dépayser. Les superbes dunes désertes où errent des silhouettes fragiles sont un formidable appel au voyage intérieur (le plus efficace, on le sait).

Pauline de Chalendar La Ronde et le Sillon Installation, 2014 Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains Photo : Marc Domage

Pauline de Chalendar, La Ronde et le Sillon, Installation, 2014. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains. Photo : Marc Domage

   Même restriction envers l’œuvre d’Elsa Fauconnet : L’Invention, installation démente autour d’un film splendide de 6’. Le film montre les transformations opérées par l’infographie pour créer cinq corps de synthèse, passant de la 2D fil de fer à la 3D fausse chair avant d’embarquer dans un vaisseau spatial. Bon voyage ! Mais pourquoi accumuler autour de la tablette où s’agitent ces artefacts : une partition du Miserere gardée secrète au Vatican, les gestes de la Patrouille de France répétant des figures de vol en musique, une maquette de jardin à la française, divers objets (que j’ai oubliés) dont une construction de Képler élaborant des formes géométriques à partir d’un flocon de neige (ça encore, à la rigueur, on voit le rapport). Tout et n’importe quoi : somme nulle.

Elsa Fauconnet L’invention Film / Installation, 2014 Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Elsa Fauconnet, L’invention, Film / Installation, 2014. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

  Gilles Meillassoux n’a pas peur du banal, au contraire, il intitule Anonymat, archéologie du banal, une chambre d’hôtel reconstituée où le visiteur pénètre et découvre des petites projections d’objets, d’habits, sur le lit, la commode, la table, les fenêtres. C’est facile, a été beaucoup fait mais c’est toujours ludique à retrouver. Comme un B, A : BA ingénieux, léger, enfantin. Oui c’est ça : on est dans l’enfance de l’art vidéo (analogique, dans tous les sens du terme).

Gilles Meillassoux Anonymat Installation, 2014 Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains Photo : Marc Domage

Gilles Meillassoux, Anonymat, Installation, 2014. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains. Photo : Marc Domage

  Très sophistiquée, au contraire, la proposition de Robert Henke, artiste (prof) invité. Sommet de technologie numérique, son Destructive Observation Field, disperse sur tous les murs d’une haute et longue salle fermée des créations visuelles déterminées par un laser analysant la présence et les mouvements des spectateurs. « L’installation se comporte comme un organisme vivant, elle crée des formes qui s’agrandissent ou se contractent, elles ont une apparence semi-organique », déclare l’artiste. Ces êtres qui évoluent ressemblent parfois à des méduses géantes. Quand on a par hasard le loisir de rester un moment seul avec elles, on est tenté de comprendre et de contrôler le secret de leurs mouvements, mais bernique ! Et c’est tant mieux, vive le mystère.

Robert Henke Destructive ObservationField Installation, 2014 Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains Photo : Anna Katharina Scheidegger

Robert Henke, Destructive ObservationField, Installation, 2014. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains. Photo : Anna Katharina Scheidegger

  Tout aussi mystérieux, quoique plus modeste, le Huge Unified Geometric Organ (H.U.G.O), de Lukas Truniger, expose des structures métalliques dans le noir, que notre passage illumine et rend sonore. Nous pouvons décider lesquelles sortent de l’ombre et du silence, et composer ainsi un petit concert et une chorégraphie de formes.

Lukas Truniger Huge Unified Geometric Organ  Installation, 2014 Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains Photo : Olivier Anselot

Lukas Truniger, Huge Unified Geometric Organ, Installation, 2014. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains Photo : Olivier Anselot

  Pour assister à la danse du fantôme de cet Opéra provisoire qu’est le Fresnoy en état d’exposition des travaux annuels, il faut monter sur la coursive, se rapprocher du toit soutenu par une dentelle de poutrelles d’acier soutenant une coque de bateau renversé. Là, chaussé de lunettes 3D, nous voyons une silhouette blanche prendre possession de tout l’espace, lui-même modélisé, et doté d’une mer de nuages. Troublant spectacle qu’on dirait vrai tant le réel, que nous avions sous les yeux avant de prendre l’appareil de Réalité Augmentée, est exactement reproduit (sous trois angles différents, où son placés trois poste de visionnage). Howto est une idée et une réalisation magnifique d’Elisabeth Caravella. Sous le même titre, elle propose un film didactique inutilement pédant. Nul n’est parfait.

  Et puisque nous voici côté films, projetés dans un petit amphithéâtre doté d’un très grand écran, restons y. Pour en signaler deux, qui m’ont ravi.

  Avec Mes routes, Bernard Faucon, subtil photographe des magies de l’enfance, dévide en vidéo des kilomètres de paysages attrapés au vol, à travers les vitres de son véhicule, en Egypte, à Cuba, au Vietnam, en Corée, en Thaïlande, au Pérou et en France. Des plans fixes parfois, photos sidérantes de beauté, strient cette ballade lente portée par les bouffées rythmiques trépidantes de l’autoradio, peut-être pas si aléatoire que prétendue. Nonobstant ce fond sonore, on se laisse embarquer.

Bernard Faucon Mes routes Films, 2014 Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Bernard Faucon, Mes routes, Films, 2014. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

  Camanchaca, là où les corps crient, de Clio Simon, accompagne la marche énergique d’une jeune chilienne dans un désert poudreux, en quête d’eau. Elle avance vers nous, avec à sa ceinture un bidon bleu et un parapluie. Puis nous la suivons de dos jusqu’à ce qu’elle parvienne à des réservoirs où de l’eau l’attend. Elle remplit son récipient et repart, protégée du soleil par sa grande ombrelle. C’est physique, c’est « en direct », c’est formidablement empathique sans larmoyer. Comme un symbole, une métaphore (créée par la durée) : celle de la résistance. Deux scènes identiques où s’affrontent manifestants et policiers sur une place de Santiago, encadrent le geste exemplaire, féminin autant qu’humain, nécessaire à la survie, physique et politique, d’un peuple. Du cinéma militant d’une grande subtilité, qui ne dédaigne pas les ressorts paysagistes de l’art vidéo précédemment empruntés par Bill Viola.

Clio Simon Camanchaca, là où les corps crient Film, 2014 Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Clio Simon, Camanchaca, là où les corps crient, Film, 2014. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Pont-Saint-Esprit (hi hi)

  Jacques Perconte, au printemps 2013, lors de l’exposition TRACE(S), où j’avais programmé son double grand écran, I love you, et sa jolie miniature agreste, Vaches, avait séduit Daniel Michel, le financier de la culture de l’Agglo, qui s’est empressé de lui passer commande d’une œuvre pour l’été 2014. A exposer au même endroit, le prieuré Saint Pierre, posé depuis dix siècles au bord du Rhône.

  Et voici que ce 17 juillet nous revenons dans ce bâtiment clunisien dont la vaste nef est maintenant scandée par trois immenses toiles à vocation numérique. L’idée de Jacques est des plus simples, des plus risquées aussi : déployer une ode aux trois cours d’eau qui sillonnent la région – le Rhône qui baigne Pont-Saint-Esprit, l’Ardèche qui se jette dans le Rhône en amont de cette ville, et la Cèze qui le rejoint en aval. Un fleuve, deux rivières : tracer leur portrait n’est pas gagné d’avance, la confusion des flux guette le peintre numérique, surtout si le procédé est identique dans les trois cas. Procédé qui consiste à pervertir les pixels, à dégrader les matières, à aurifier les signaux en les plongeant dans un creuset de faussaire, habile à faire de l’or avec de l’eau, des arbres, des pierres, n’importe quoi. Tout dépend donc des matières premières, de leur capacité à résister à l’alchimie des nombres déréglés. Perconte se tire d’emblée de ce piège d’uniformité, par ses choix initiaux : il attribue à l’Ardèche une minéralité dominante, à la Cèze une verdeur native, au Rhône le roulement incessant des eaux les plus conquérantes. Ainsi après passage au filtre des effets, les images de chaque sujet peint par la caméra insistent dans un registre qui les singularise. On ne se lasse pas de contempler le glissement progressif vers l’abstrait des tons gris du calcaire des gorges de l’Ardèche, de la végétation irisée des bords de la Cèze, des ruades monstrueuses, en tous cas fauves, des eaux du Rhône, qui porte dans son nom (en provençal) la charge du taureau.

  Tout diverge dans ce triptyque insolite. Au fil des dérives numériques des nappes déstructurées et des paysages superposés à eux-mêmes, les couleurs initiales se gorgent de teintes inouïes, de coloris rares, de pigments concassés, broyés, mélangés par un pinceau fou, visionnaire.

Sète c’est la fête

  La fête de Jaffrennou, qui célèbre son anniversaire (70 balais) avec tous les copains qui trainent dans le coin, quelques-uns même venus de fort loin. Rendez-vous à La Laiterie. Oui mais laquelle ? Il y en a eu sept autrefois, dans ce port, qui fournissaient en lait tout un quartier. C’est ce que j’appris en questionnant les Sétois en quête de l’endroit où joindre les fêtards, faute d’avoir noté l’adresse exactement. Finalement la voici. L’ambiance est attentive : le film est déjà commencé, celui qu’a ramené du Sahara Michel, quand il castait des musiciens pour les spectacles de l’Aga Khan (Fondation). Fabuleux voyage. Mais maintenant Jaffrennou s’est incrusté à Sète, pas loin d’Alain Bray, son tourneur complice qui réside sur l’autre bord de l’étang de Thau. Jaff est venu pour peindre en haut du Mont Saint-Clair, pas très loin de Soulages et du Cimetière marin. Changement de vie mais pas d’imagination, toujours aussi exubérante de formes et de couleurs. Bray a fait venir un orchestre, Jaff a chargé les ordis de toutes ses images (des Totologiques à Vidéo Circus, de Jim Tracking à Vidéopérette, de Magic Tube à Pierre et le loup, etc.), et tandis que nous dansons il joue le VJ, lance des extraits, des clips, les stoppe, les strie, les mélange, rebat ses cartes truquées, improvise des cris, vocalise, lance des mots, invente des rimes, sans cesser de swinguer le micro à la main. Wouah. Impressionnant recyclage de toute une œuvre/vie en un joyeux bordel de signes décérébrés, prodigieusement malléables. Privés de leurs sons d’origine, boostés par les saccades des phrases grommelées, les claquements de mains du public affalé sur les canapés mais titillés par les gaillardes ruades sur la piste, les sauts rythmés des danseurs, danseuses, performers, ces icônes enchevêtrées accouchent d’un torrent nouveau de créativité. Après ça, Michel, quand tu auras fini de peindre tes quinze fresques psychédéliques, géniales (j’en ai vu deux ou trois et elles sont effectivement surprenantes), tu sais ce qu’il te reste à faire : redevenir le Roi du Numérique, que tu as toujours été, avant tout le monde. Mais cette fois, sous les sunlights d’un Cabaret. Comme cette nuit du 27 juillet, qui ressemblait à un adieu mais préludait en fait à un retour, j’en suis sûr.

Au Chambon-sur-Lignon tout est bon

  Deux raisons de me rendre au Chambon-sur-Lignon, Haute-Loire. Petite ville que je connais bien mais où je ne suis pas allé depuis longtemps… j’y venais du temps de mes parents, qui aimaient y passer leurs vacances. Chers souvenirs…

  D’abord montrer mon film sur Viola dans le Centre d’art des Roches, animé par Arlette et Marc Simon, deux artistes céramistes remarquables. Les créations de Marc peuplent la prairie d’une faune imaginaire gris bleu, érotique, troublante ; celles d’Arlette ornent d’une floraison de formes élancées, serpentines, coudées, échevelées, blanches ou colorées, les socles de la galerie. Après des études aux Beaux-Arts de Saint-Etienne, ils travaillent dans cette localité depuis trois décennies, y ont élevé leurs deux filles, dont une est Clio, l’artiste du Fresnoy (voir plus haut), dont je suis le travail depuis qu’elle fit sa maîtrise avec moi à l’université Paris 8, tandis que l’autre, Leila, est une prometteuse commissaire d’expositions. Elles apportent leurs concours au Centre en organisant, l’été, des projections de films, des expositions, des débats.

Jean-Paul Fargier au Chambon-sur-Lignon. Photo : Geneviève Morgan

Jean-Paul Fargier au Chambon-sur-Lignon. Photo : Geneviève Morgan

  C’est ainsi que je me suis retrouvé, le 8 août, à commenter mon dernier film aux Roches. Bonne ambiance même si une partie du public n’a jamais vu un Viola ; et le lendemain, dans la même salle, à écouter une conférence de la sociologue des arts, Nathalie Heinich (que je connais depuis que nous participions, dans les années 80, aux Cahiers du Cinéma). Ambiance surchauffée : Nathalie est une redoutable démonteuse des arcanes de l’art contemporain. Quand on le dénigre, comme moi, on trouve qu’elle le conforte par ses analyses trop neutres ; quand on l’adule à outrance, on ne supporte pas ses définitions coupantes. Imperturbable, elle reste face à ces doubles assauts.

  Et c’est elle qui me fournit ma deuxième raison de voyage au Chambon. Comme résidente de cette ville (où elle aussi a des souvenirs de vacances, qu’elle raconte dans un émouvant livre, Maisons perdues, aux éditions Thierry Marchaise), elle a initié une commémoration de l’action des Chambonnais pendant la guerre, qui, on le sait, ont sauvé beaucoup d’enfants juifs des griffes des nazis. Le 10 août, il y aura une marche, quand je l’apprends je décide d’y participer. Et c’est en effet très émouvant de suivre, le long du Lignon, le chemin qui mène du centre ville jusqu’à un camp de vacances, dont les organisateurs furent parmi les sauveteurs des enfants pourchassés. Plusieurs historiens ravivent les détails de l’action héroïque des sauveteurs (pasteurs, instituteurs, curés, animateurs sportifs). Comment fonctionnait le réseau, quelles ruses étaient déployées. Très instructif. Je reviendrai.

Avignon, son pont, sa prison, zonzon

  Le galeriste Yvon Lambert, c’est connu, a misé sur Avignon pour perpétuer son action. Se sentant à l’étroit dans l’Hôtel particulier qu’il occupe, il a demandé à annexer l’école des Beaux arts voisine. Accordé. Etudiants, allez vous instruire ailleurs. En attendant la rénovation et le raccordement des deux bâtiments, il déploie les trésors de sa Fondation dans la prison d’Avignon. Scénographie adéquate : des gardiens en cire nantis de casquettes (signés Xavier Veilhan) accueillent les visiteurs, chaque cellule abrite une œuvre, les couloirs même débordent d’installations. Plus de 500 œuvres, on en a vite ras le casque de retrouver toujours les inévitables petites stars du marché.

  Mais, pas le moment, ici, de faire ma mauvaise tête. Pour rester positif, j’avoue que j’ai aimé les œuvres de trois artistes, dont deux que je découvrais.

  Plaisir d’abord de retrouver cette bonne vieille bouille de Joan Jonas, ma voisine à New York quand je créchais chez Joan Logue. Une vidéo drôle, érotique, ésotérique, qu’un banc permet de zyeuter intégralement (pas de siège, on passe). Y alternent des scènes avec un chien (peut-être aussi des moutons) et des performances accomplies par une jeune femme nue arpentant des planches en déséquilibre, parmi des sculptures. Le film entier dure plus d’une heure, on nous en donne ici un extrait de 20’. C’est déjà pas mal, mais pas assez pour relier tous ces élans.

  La coréenne Kim Sooja cadre sans bouger un large fleuve, avec au premier plan une silhouette de dos, incarnation du regardeur (elle ? le visiteur ?). L’écoulement de l’eau, les déplacements des objets charriés, les variations lentes de lumière suffisent à créer un spectacle irrésistible.

  Irrésistible aussi, et drôle de surcroît, est le film de Francis Alÿs, artiste belge vivant au Mexique. Un homme tourne en rond sur une place, il est suivi par un mouton, puis deux, puis trois, jusqu’à 22 ou 23. A chaque tour, il y en a un qui s’ajoute, docile, pénétrant dans le champ par le même hors-champ. Les ombres noires du plein midi s’étirent, redoublent les acteurs de cette ronde insensée. On est pris, on ne s’endort pas, et pourtant on compte : en riant.

Bagnols-sur-Cèze, à l’aise

  Aux Dames de Saint-Maur, rue Poulagière, dans un ancien couvent pris en 1905 à la congrégation qui en jouissait, où la République logea longtemps l’école maternelle (où se grandit), une belle salle d’exposition est réservée aux artistes. TRACES s’y épanouit. Des accrochages s’y succèdent. Celui de la rentrée d’automne 2014 restera longtemps dans les annales.

Esquisses Tauromachiques

Esquisses tauromachiques, Alain Bourges.

  Alain Bourges y montre ses Esquisses tauromachiques et des photos tirées de ses vidéos glanées dans les arènes. Il maîtrise si bien les effets de couleurs, de trames, de glissandos, d’instabilité périlleuse mais prolifique en nuances de flou, que tout le monde croit que ce sont des peintures (à la mode contemporaine). Que la palette numérique remplace aisément les pigments, naturels ou chimiques, on en a eu maintes preuves depuis qu’existe l’art vidéo, qui s’est toujours affiché comme un art plastique (comme le célébrait le défunt festival d’Hérouville-Saint-Clair). Ici, le maniement du pinceau électronique égale les voltes que saisit la caméra de l’artiste, puis les passes qu’il inflige à ces voltes rivalisent avec les effets de capes et de muleta : Alain Bourges torée littéralement la matière. Le n° 4 de ses Esquisses, terminé pour cet accrochage, monte d’un cran dans la transmutation du réel en icônes (pieuses). Les acteurs du combat mythique qui se joue pendant une corrida se dissolvent dans une lumière blanche, se réduisant à des traits brûlés qui oscillent au bord d’un Irréel fondateur de Symboles. Un montage plus audacieux, des musiques plus décalées, un traitement plus irradiant, tout précipite l’essai vers les sommets. Il y aura sans doute d’autres cimes à gravir. Groupées souvent par trois, les empreintes photographiques des esquisses vidéo cisèlent des sortes de prédelles, discrètement somptueuses, d’un grand tableau à venir. Numérique, évidemment.

© Jean-Paul Fargier – Turbulences Vidéo #85

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