Portrait de l’artiste en Spider-Man inversé

Par Gilbert Pons.

separationCet été, à Lautrec, l’AFIAC mettait les insectes à l’honneur. Mais c’est sur une bestiole à huit pattes que Julien Salaud, un spécialiste, semble avoir jeté cette fois son dévolu.

« … imite l’araignée, tends tes filets, et dévore impitoyablement
tout ce qu’y jette la main savante de la nature. »
D.A. F. de Sade, Juliette ou les prospérités du vice

« J’étais vraiment, maintenant, dans la toile d’araignée !»
Bram Stoker, L’enterrement des rats

  On connaît l’histoire de Peter Parker, ce personnage inventé au début des années soixante par les Américains Stan Lee et Steve Ditko : piqué accidentellement par une araignée radioactive, ce jeune homme introverti, féru de sciences, acquiert des pouvoirs surnaturels qu’après de malencontreuses hésitations il mettra au service du bien. Mordu d’entomologie — un goût contracté dans son enfance et accentué par son séjour de quelques années en Guyane —, reconnu pour ses installations complexes d’animaux empaillés et richement parés, pour ses chimères, pour ses mises en scène raffinées de papillons et de scarabées, Julien Salaud s’est peut-être inspiré du héros créé par le scénariste et le dessinateur de comics books pour concevoir l’œuvre étrange exposée dans le jardin de Claude Cougnenc, son hôtesse, lors de ce dernier week-end de juin ; mais avec un masochisme subtil c’est à lui-même, ou plutôt à son fantôme solidifié, qu’il a appliqué les techniques de chasse propres aux arachnides.

Photo : Gilbert Pons, Lautrec, 28/06/2014

Photo : Gilbert Pons, Lautrec, 28/06/2014

  En ce samedi après-midi où nuages et soleil alternaient dans le ciel, où le vent soufflait assez fort, on pouvait voir tournoyer dans l’air un corps tout de blanc dévêtu que quelques fils empêchaient de choir. Moulé sur celui de son auteur dans une matière assez légère, il était emmaillotté tel un cocon, ou plutôt une proie captive d’un fin et dense réseau de filaments de même couleur, comme on en remarque à proximité des toiles d’araignées. « Dès qu’un gros insecte, tel qu’une sauterelle ou une guêpe, vient se prendre dans la toile, l’araignée, par un brusque mouvement, le fait rapidement tourner sur lui-même ; en même temps elle enveloppe sa proie d’une quantité de fils qui forment bientôt un véritable cocon autour d’elle. L’araignée examine alors sa victime impuissante et la mord sur la partie postérieure du thorax ; puis elle se retire et attend patiemment que le poison ait produit son effet. » (Charles Darwin (1)). Ce petit paquet constitue pour l’animal une réserve de nourriture ; il peut être aussi, à l’occasion — celle des amours en l’occurrence —, le cadeau astucieusement offert par le mâle afin d’obtenir les faveurs de la femelle ; celle-ci, volontiers cannibale mais occupée à défaire l’emballage pour dévorer son contenu, épargne du coup le soupirant qui peut alors copuler tranquillement avec elle grâce à ce subterfuge. Mais à quels anthropophages affamés l’artiste livrait-il donc cet avatar de son corps soyeusement enveloppé ?

Photo : Gilbert Pons. Lautrec, 28/06/2014

Photo : Gilbert Pons, Lautrec, 28/06/2014

  Pour trouver le ton adéquat, me mettre dans l’ambiance, j’ai écrit une partie de cet article en écoutant Le festin de l’araignée, la version qu’enregistra Jean Martinon avec l’Orchestre national de l’ORTF, en 1971, est excellente. Ce ballet, dont Albert Roussel avait trouvé l’argument parmi Les souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre, fut composé en 1912. Mais il se peut qu’avec une perception pareillement orientée je me sois laissé prendre au piège d’une théorie de la connaissance un peu datée, celle que Jean-Paul Sartre dénonçait avec vigueur dans l’un de ses premiers textes — eu égard au sujet ce n’est pas surprenant : « Nous avons tous lu Brunschvicg, Lalande et Meyerson (2), nous avons tous cru que l’Esprit-Araignée attirait les choses dans sa toile, les couvrait d’une bave blanche et lentement les déglutissait, les réduisait à sa propre substance. » (Situations I, « Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl : l’intentionnalité » (1939), Gallimard, 1975, p. 38.)

© Gilbert Pons, La Blanquié, juillet 2014 – Turbulences Vidéo #85

Notes :

1 – Voyage d’un naturaliste autour du monde (1839), 19 avril 1832, La Découverte, 2003, p. 38-39.)

2 – Philosophes français, influents entre les deux guerres, dont Sartre, séduit par l’originalité du travail de Husserl qu’il venait de découvrir à Berlin, récusait l’idéalisme désuet, la « pensée digestive ».

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