« Tatoueurs, tatoués » au Quai Branly, impressions d’un picador

Par Gilbert Pons.

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Désireux d’élargir l’éventail de ses thématiques, et de ses visiteurs, le Musée du Quai Branly accroche cet été à ses cimaises des peaux tatouées, ou leurs images.Coups d’œil critiques sur cette collection ambiguë d’épidermes illustrés.

« Peindre et tatouer le corps est un retour à l’animalité. »
J. W. Goethe

« Il fallait être peint pour être un homme : celui qui restait à l’état de nature ne se distinguait pas de la brute. »
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

  Les hommes des sociétés archaïques, si démunies soient-elle au plan des moyens techniques et donc si proches matériellement de la nature, prennent grand soin d’ornementer leur corps par des marques ostensibles, des marques souvent indélébiles. « Nulle part au monde on ne trouve de peuple où le corps soit laissé à l’état entièrement brut, exempt de tout vêtement, parure ou rectification quelconque (1) (sous forme de tatouage, scarification ou autre mutilation) comme s’il était impossible — si diverses que soient les idées dans le domaine de ce qu’en Occident on nomme la pudeur — de s’accommoder de ce corps en le prenant tel qu’il est de naissance. » (Michel Leiris, Cinq études d’ethnologie (1969), « Race et civilisation » (1951), Gonthier Médiations, 1972, p. 35-36.) Les sociétés industrialisées, où l’écart entre culture et nature se perçoit et s’exprime différemment, n’ignorent pas ces artifices, mais loin d’être répandus ceux-ci concernent — concernaient — des groupes assez particuliers, des groupes très typés, voire des marginaux : marins, légionnaires, soldats des « Bat d’Af », malfrats, taulards, professionnels de l’exhibition dans les foires (2), amateurs de hard rock, punks, motards bardés de cuir noir fréquemment clouté, au diapason de leur peau garnie de dessins et trouée par des piercings, etc. « Dans les sociétés marquées par les religions du Livre, le tatouage ou les autres marques corporelles sont proscrits (3). Cet interdit alimente en profondeur le statut longtemps négatif du tatouage et, à l’inverse, la prédilection de son recours pour des individus en porte à faux, et qui souhaitent, pour une raison ou pour une autre, affirmer leur marginalité et leur indifférence au jugement des autres. » (David Le Breton, Signes d’identité, PUF, 2002, p. 23.) En somme, le tatouage faisait mauvais genre et ses adeptes le revendiquaient !

Peau momifiée du bras droit d'un chef scythe Kourgane n° 2, Pazyryk (v. 300 av. J-C.)

Peau momifiée du bras droit d’un chef scythe Kourgane n° 2, Pazyryk (v. 300 av. J-C.)

  Sa popularité actuelle, notamment chez les jeunes, invite à reconsidérer ce constat. Ne s’agit-il que d’une mode, d’un enthousiasme superficiel et passager — chose bizarre en raison de son caractère à peu près irréversible —, d’une toquade soudaine et appuyée pour l’extravagance, pour la provocation, à une époque où l’engagement politique, voire révolutionnaire, s’est affaibli ? Serait-ce alors une façon de se différencier, ostensiblement ou non, de ceux qui ne sont pas semblablement frappés, en particulier des bourgeois respectables et objets de mépris, des parents effarouchés ou franchement hostiles à ces décalcomanies permanentes, bref, de tout ce qui incarne l’autorité ? Mais alors comment comprendre qu’une excentricité de ce type fasse en quelque sorte tache d’huile, au point de devenir une sorte d’uniforme décoratif, à géométrie et à galons plus ou moins variables, porté à fleur de peau ? En effet, quelles que soient les régions, quels que soient même les pays, les catalogues et les photos affichés dans les ateliers de tatouage montrent généralement des motifs standards et se renouvelant peu. Si, à la différence de ce qui est en jeu dans les sociétés archaïques, le but du tatouage occidental est d’individualiser son porteur, il y a là plus qu’un paradoxe, une quasi contradiction. La très médiatisée exposition qui se tient actuellement au Musée du Quai Branly justifie-t-elle cette appréciation un rien perplexe sur ce conformisme branché ou lui apporte-t-elle un démenti pertinent ?

  Ayant découvert « Tatoueurs, tatoués » par le catalogue, je commencerai par lui. Publié avec beaucoup de soin par Actes Sud, c’est un bel objet de 300 pages richement illustrées. Commissaires de la manifestation, Anne & Julien, journalistes francs-tireurs et fondateurs de Hey (un magazine trimestriel voué aux cultures pop et underground), se sont entourés d’historiens, d’anthropologues, de journalistes spécialisés, auxquels se sont joints quelques piqueurs célèbres, en tout cas renommés dans le milieu, en vue de faire sortir le tatouage du ghetto mal famé où en Occident il était tenu confiné. Après un rapide panorama des inscriptions tégumentaires à travers les siècles, et même les millénaires, divers chapitres couvrent leurs différentes aires géographiques et culturelles. Bien que concis, les textes sont clairs, nourris de très nombreuses références, quant à l’iconographie, elle est de qualité, tant pour l’impression que pour sa valeur documentaire. Une bibliographie copieuse complète ce volume à l’aspect très sage, un peu trop peut-être eu égard à son sujet.

Guerrier picte Illustration de John White (fin du XVIe siècle)

Guerrier picte. Illustration de John White (fin du XVIe siècle)

  Dès lors, que peut apporter une visite au Musée des Arts Premiers par rapport à la consultation du catalogue ? La plupart des tatouages ancestraux ont évidemment disparu avec leurs propriétaires, demeurent des dessins sur papier, à défaut de parchemin, et des photographies, généralement effectués par des observateurs occidentaux, souvent des ethnologues ; quant aux peaux conservées, comme celle, impressionnante, de ce chef scythe trouvée en assez bon état de conservation dans un kourgane de Pazyryk (4), elles sont rarissimes ; on est certain, en revanche, que nul descendant de ces lointains nomades ne viendra réclamer ces reliques pour les enfouir, conformément à la coutume, comme ont pu le faire, plus ou moins récemment, les survivants de tribus dont les restes momifiés de quelques ancêtres étaient exposés depuis plus d’un siècle dans divers musées occidentaux — celui de Rouen fut le premier à s’engager dans un processus de restitution qui tend à se répandre.
Afin de remédier à la monotonie que provoquerait un simple alignement de photos, les tatouages contemporains sont présentés sur des mannequins en silicone, grandeur nature, spécialement moulés pour l’occasion et illustrés (selon l’heureuse formule de Ray Bradbury (5)) par des virtuoses du dermographe. On aperçoit d’ailleurs quelques exemplaires de cet appareil dans une vitrine, ainsi que des outils, souvent rudimentaires, utilisés autrefois aux mêmes fins — on imagine les souffrances que de tels instruments devaient infliger aux patients, encore que la douleur qu’ils étaient prêts à endurer n’ait pas constitué le moindre motif de leur détermination à subir ce rituel.

Motif de tatouage sur silicone Philip Leu (2013)

Motif de tatouage sur silicone. Philip Leu (2013)

  Quel est l’enjeu d’une telle exposition ? S’agit-il, en soulignant la parenté des tatouages actuels — certains d’entre eux du moins — avec ceux, magistraux, caractéristiques de peuples disparus tels que les Scythes, les Thraces (6) ou les Pictes (7), avec ceux de sociétés traditionnelles qui survivent tant bien que mal, ou avec les ouvrages complexes de maîtres japonais, héritiers de l’art prestigieux de l’estampe, d’octroyer au tatouage et à ceux qui le pratiquent à titre professionnel une légitimité que les institutions, plutôt orientées vers l’art moderne ou contemporain, semblent peu portées à leur reconnaître, d’autant que nulle formation, universitaire ou autre, ne délivre de diplôme aux aspirants éventuels à ce métier « à part », toujours plus nombreux eu égard à la demande, et donc réduits à apprendre sur le tas ? La chose paraît confirmée par la galerie de photos clôturant le catalogue, mais aussi par l’insistance d’un spécialiste comme Jérôme Pierrat sur le regain de vitalité du tatouage dans quelques-uns de ses lieux d’origine, après une longue éclipse due en partie à la réprobation des missionnaires (surtout protestants), grâce à l’influence d’occidentaux venus sur place, en Nouvelle-Zélande notamment, afin de l’étudier et d’améliorer leurs compétences techniques auprès de vénérables anciens demeurés malgré tout fidèles aux vieux usages : « Aujourd’hui, deux siècles après sa réintroduction en Occident, le tatouage reconquiert enfin ses lettres de noblesse. Et sa réhabilitation dans nos sociétés s’accompagne de sa redécouverte « là-bas », d’où nos ancêtres l’ont rapporté. Par un curieux retournement de l’histoire, il retraverse les mers, réimporté par ceux-là même qui l’avaient censuré. » (Les hommes illustrés, Éditions Larivière, 2000, p. 3.) Ce souci clairement proclamé de redorer le blason du tatouage, à supposer qu’il connût jadis une époque plus faste, on le rencontrait déjà au début de l’ouvrage écrit par Bruno Cuzzicoli, un pionnier ayant pignon sur rue, à Pigalle, dans les années soixante, un « maître tatoueur », ainsi qu’il se désignait lui-même, et qui, à l’instar de ce qui se pratiquait naguère dans le compagnonnage, a formé d’innombrables confrères : « … j’ai conçu le projet de rendre au tatouage et à ses adeptes le rang qui leur est dû. » (Tatoués, qui êtes-vous ?, Feynerolles, 1970, p. 10.) Mais la véhémence du ton, le nombre grandissant des demandeurs de marques corporelles, celui concomitant des tatoueurs, sans oublier l’épaisse ombre portée des modèles exotiques, sont-ils des arguments capables d’établir qu’il s’agit bel et bien d’un art au sens fort ?

Tatouage du Maître japonais Horikazu (photo Martin Hladik)

Tatouage du Maître japonais Horikazu. Photo : Martin Hladik

  Le temps ne joue pas en faveur des tatouages, ineffaçables et pourtant fragiles : portés à même la peau, et pour cause, exposés aux blessures, voués tôt ou tard à la flétrissure et à la décomposition (8) consécutives à la mort, à la pulvérulence en cas d’incinération, vers quel avenir sont-ils portés puisqu’ils ne peuvent être des objets de collection et d’exposition, privées ou publiques, en raison du statut éthique inhérent à la personne humaine ? À quelques exceptions près, le Japon par exemple. Dans son Paris insolite (1952), Jean- Paul Clébert évoquait les trafics de peaux tatouées, mais restait dubitatif quant à leur existence réelle : « C’est donc dans ce bistrot que je finirai bien par dénicher un jour, que paraît-il des durs viennent vendre leur peau, au sens le moins équivoque, prêts à fourguer une partie de leur épiderme vivant, pour quelques billets de mille, à moins qu’ils n’accordent l’ensemble une fois clamecés, la somme devant être remise à la veuve. Mais ce ne sont qu’histoires pour rire, le prélèvement s’avérant impossible, comme entre nous le bousillage. » (J’ai lu, 1961, p. 211.) On pourrait évoquer aussi Ilse Koch, de sinistre mémoire, surnommée « la chienne de Buchenwald » ; épouse du commandant de ce camp, elle collectionnait les tatouages dont elle ordonnait le prélèvement sur le cadavre des juifs incarcérés ; et dans un registre moins atroce, Le Tatoué (1968), de Denys de La Patelière, avec Jean Gabin et Louis de Funès, vaguement inspiré d’une des scènes de Paris secret, un documentaire racoleur tourné par Édouard Logereau en 1964, qui donna d’ailleurs lieu à un procès. En 2008, Wim Delvoye obtenait par contrat que Tim Steiner, un musicien suisse d’une trentaine d’années, accepte de se laisser tatouer le dos suivant ses directives et, à titre d’oeuvre d’art vivante, s’expose trois fois par an dans des galeries et des musées, conformément aux desiderata d’un amateur, un Allemand, qui l’avait acquis pour 150 000 € (un tel coup médiatique n’est au demeurant qu’un avatar juteux de ce qui se faisait aux XIX et XXe siècles, en Europe et aux États-Unis, où certains tatoués, à l’exemple de Richardo, réputé être « l’homme le plus tatoué au monde », gagnaient en effet chichement leur vie en s’exhibant dans les foires et dans les cirques (9)). Il était stipulé également — chose plus inquiétante — qu’une fois mort, la portion de peau illustrée serait prélevée sur son cadavre, dûment préparée, puis encadrée et confiée enfin au propriétaire, lequel pourrait, au besoin, la revendre ! Cette transaction a eu lieu en Suisse où la législation autorise des contrats de ce genre. Cf. « Tim Steiner, enchères et en os », un article de Marie Ottavi publié dans le numéro de Libération daté du 8 octobre 2012.
Sans aller aussi loin, de même que la chirurgie esthétique permet de redonner à la peau et aux organes visibles un semblant de jeunesse ; de même que dans les musées des spécialistes restaurent les tableaux anciens ou abîmés par accident, on peut se demander s’il existe des techniques propres à réparer les tatouages ayant souffert, que ce soit à cause du vieillissement de l’épiderme, d’une vilaine mycose ou d’une intervention chirurgicale ; qui se sont déformés à cause d’un embonpoint subit, ou que l’amaigrissement a ratatinés ?
Avec un humour — est-ce bien le mot ? — un tantinet morbide, certains tatoués devancent brutalement ce processus de dégradation. Par un retournement des choses assez piquant, s’aperçoivent de temps à autre, sur la peau des « gothiques » en particulier, des crânes ou des éléments du squelette, comme si, montant des profondeurs pour accéder à l’air plus ou moins libre, l’os réclamait une manière de considération ; comme si, dans une bravade tragi-comique, la peau s’éclipsait afin d’exhiber ce que dès l’origine elle a pour fonction de camoufler, qui est aussi l’allégorie la plus durable de son destin mortifère. C’est particulièrement spectaculaire dans le cas du mannequin canadien Rick Genest, plus connu sous le nom de Zombie Boy, dont le visage est entièrement masqué par un tatouage, réalisé par Frank Lewis, de façon à figurer, si on peut dire, une tête de mort, à l’exception de la calotte crânienne puisque les circonvolutions du cerveau sont bien visibles— référence directe à la trépanation qu’il dut subir lorsqu’il était adolescent — et possible tentative de restituer au corps une individualité, disons paradoxale, que l’omniprésence de l’os tend par principe à évacuer. Quelques cafards, probablement échappés de La métamorphose, complètent ici ou là le macabre portrait. Astucieusement, un vidéo-clip pour une marque de démaquillant (10) montre le jeune homme, visage, bras et torse entièrement couverts d’un fond de teint uniforme de couleur chair qui l’apparente à un simple quidam ; mais frotté énergiquement avec le produit en question, par ses propres mains d’abord, puis par celles de collaborateurs zélés, surgissent peu à peu les dessins initiaux artificiellement dissimulés. C’est à un écorchement inoffensif, et même allègre, que l’on assiste alors, très éloigné en tout cas du supplice infligé au juge Sisamnès, pour corruption, que le Flamand Gerard David (11) peignit en 1498.

Zombie Boy (photo Joey Lawrence, 2013)

Zombie Boy. Photo Joey Lawrence, 2013

  À l’exemple du mur dans le cas de la fresque, du papier dans celui de l’aquarelle ou de la gouache, de la toile ou du bois quand il s’agit de la peinture de chevalet, la peau que marque le tatoueur est reléguée au statut de support. Si les mouches, ces grains de beauté amovibles que l’on confectionnait avec de petits morceaux de taffetas noir — très en vogue aux XVIIe et XVIIIe siècles —, étaient destinées à faire valoir telle ou telle partie du corps des coquettes, spécialement la blancheur de leur peau, que met donc en valeur le tatouage ? Le bon goût du tatoué qui l’arbore fièrement parce qu’il s’est adressé à un piqueur talentueux et connu — ou son mauvais goût affiché parce qu’il veut jouer les rebelles et provoquer la crainte autour de lui grâce à des motifs vulgaires et mal exécutés ? Ou bien l’imposant volume de ses biceps ? Sa chute de reins sexy qu’en portant un jean taille basse et un T-shirt assez court la jeune femme tient à mettre à la portée des regards ?
Bruno, l’ami, le complice de Robert Doisneau dans le Paris canaille de l’après-guerre, garde la nostalgie de ce qui s’y faisait à l’époque ; Bruno, donc, qui fait d’ailleurs une apparition dans La Travestie, un roman d’Alain Roger paru chez Grasset en 1987, ainsi que dans l’adaptation que tourna Yves Boisset un an plus tard, est très réticent, le mot est faible, à l’égard de l’internationalisation des motifs qui fait fureur aujourd’hui, notamment de la tendance, jugée par lui simplette et paresseuse, consistant à s’inspirer très directement des tatouages exotiques, maoris en particulier : « Il y a aussi, maintenant, et je ne sais pas si ça va tenir, le tribal. Que moi j’appelle le « troud’bal » parce que, si vous regardez bien ce sont des formes un peu simples, qui sont assez jolies, mais… Si un jour un gamin dit à son grand-père « dis papi, qu’est-ce que ça veut dire ton truc, là ? » il restera comme un con, ne saura pas dire quoi que ce soit. Il dira c’est une bêtise de jeunesse, ça c’est l’éponge qui éponge tout, voyez. Mais en fait c’est pas vrai. On se fait pas un tatouage comme ça…Ou bien c’est par mimétisme ou bien c’est de l’embrigadement ou bien c’est de la connerie, mais on ne se fait pas un tatouage comme ça. » (Entretien avec Olivier Bailly, 25 octobre 2010)
Mécontent de son travail en cours, un artiste peut toujours décider de l’interrompre, définitivement ou non ; une fois achevé, il peut aussi le détruire parce qu’il est déçu — les exemples pullulent dans l’histoire. Mais on imagine mal pareil scénario dans le cas du tatouage, puisque, dès le début, l’oeuvre est au pouvoir de son commanditaire, qui en est aussi le porteur donc, éminemment, le propriétaire (hormis le cas de Tim Steiner précédemment évoqué). Il arrive toutefois que passé l’engouement, peut-être niais ou juvénile, pour ces arabesques incrustées, la lassitude, la gène, voire la honte, provoquent chez le tatoué le vif désir de s’en défaire. Pierre Loti donne un exemple typique de ces repentirs tardifs : « Ces tatouages étaient encore de mode, il y a une dizaine d’années, pour les vrais marins. Exécutés à bord de la Flore par la main d’un ami désoeuvré, ils sont devenus un objet de mortification pour Yves, qui s’est plus d’une fois martyrisé dans l’espoir de les faire disparaître. — L’idée qu’il est marqué d’une manière indélébile et qu’on le reconnaîtra toujours et partout à ces petits dessins bleus lui est absolument insupportable. » (Mon frère Yves (1883), Omnibus, 1989, p. 371.) Quand il s’agit de tatouages lambda, le problème posé est seulement technique, c’est-à-dire médical, ce qui ne va pas de soi quand même compte tenu de la difficulté et du coût de l’opération ; mais si, conformément aux ambitions déclarées de nombreux tatoueurs, leurs oeuvres ont une dimension artistique patente, qu’en est-il alors du rapport entre l’artiste et son oeuvre, et quel droit de regard celuici peut-il exercer sur son devenir dans ce qui risque d’être un casse-tête juridique ? Dans l’entretien accordé à Anne & Julien, le conseiller technique de l’exposition, un nommé Tin-Tin, signale avoir fait recouvrir par l’un de ses confrères un tatouage réalisé par Bruno dont il ne voulait plus ! On se doute que les motifs de ce geste iconoclaste ont peu à voir avec ceux de Robert Rauschenberg effaçant un dessin de Willem de Kooning (Erased de Kooning Drawing, 1953), d’autant, chose cruciale, que l’approbation de son auteur lui était acquise. L’avocat William Caruchet examinait des situations voisines, mais moins singulières, dans Tatouages et tatoués (Tchou, 1976, p. 277-278.)
Si les rares travaux sérieux publiés en France depuis une cinquantaine d’années — j’en ai cité quelques-uns ici ou là dans cet article — évoquent bien la dimension artistique du tatouage, ils ne le font qu’en passant et sans jamais définir cette qualité autrement que par des allusions vagues et rapides à la dextérité du piqueur ou à l’originalité éventuelle des motifs qu’il grave dans la chair, vertus probablement suffisantes à leurs yeux ; je laisse de côté le tatouage traditionnel, que les Polynésiens et les Japonais, par exemple, ont hissé à un sommet qui demeure, aujourd’hui encore, une référence. Cette exposition, en revanche, a le mérite d’affronter le problème, du moins de le tenter ; et le catalogue n’est pas en reste. Qu’ils soient français ou étrangers, les divers contributeurs ont mis l’accent sur la continuité du tatouage à travers le temps, sur son enracinement dans un passé vénérable, avec une insistance particulière sur son côté résolument artisanal, sur les savoir-faire le caractérisant, sur le sérieux et la ferveur l’accompagnant, sur le respect qui lui est dû en raison de sa nature même — la décision y conduisant ne devant jamais être l’effet d’un caprice ou d’un pari liés à l’humeur, aux circonstances. Quant aux tatoueurs y ayant participé d’une façon ou d’une autre, quel que soit leur pays d’origine, ils affichent sans complexe leurs goûts et les influences auxquelles ils ont été réceptifs : outre les motifs issus des traditions extraeuropéennes, ils citent pêle-mêle surréalisme, bande dessinée, art populaire, hyperréalisme, figures mythologiques ou issues de l’héroic fantasy, etc. — de telles références ne manqueraient pas de provoquer un petit sourire condescendant de la part d’un galeriste ou d’un critique impliqués dans l’art contemporain, à moins que ne s’y mêle un énième degré, une distance ironique ! Mais Anne & Julien ne se contentent pas de défendre bec et ongles les virtuoses de l’encre et des aiguilles, ils déplorent aussi, dans le texte quelque peu protectionniste concluant le catalogue, la manière sournoise dont certains, qu’ils ne nomment pas, ont piraté, ou saboté, le tatouage : « D’autres artistes, lovés dans le cocon de l’art contemporain établi, kidnappent le tatouage — ou ses codes —, sans l’aimer ni le connaître, sans volonté de l’un ni de l’autre, pour le manipuler et le réduire à l’état de « symptôme iconographique d’une époque ». Ils lui substituent une démarche choc — ou le choc d’une démarche —, le déplacent, le vident de sa substance. Pire : l’inscrivent dans l’air du temps. Mais dans notre société monnayant sa mémoire comme le reste, les fondamentaux du tatouage sont plus que jamais à transmettre. Pas à dévoyer. » (p. 236.) Nulle allusion ici, en effet, au Belge Wim Delvoye, dont il a déjà été question, mais on songe à lui bien sûr, lui qui attira l’attention, il y a quelques années, en ouvrant un atelier un peu spécial dans une ferme des environs de Pékin ; la Chine fournit en abondance matière première et petites mains bon marché à quelques ténors de l’art contemporain. On y élevait des porcelets (tatouage et poils ne sont pas compatibles) comme des animaux domestiques ordinaires, soigneusement ornementés néanmoins — les motifs étaient empruntés aussi bien à Walt Disney, par exemple, qu’à l’iconographie sulpicienne — par des manieurs de dermographe recrutés sur place et demeurés anonymes. Devenus adultes, ces animaux étaient abattus dans les règles de l’art, après quoi le provocateur anversois confiait à un taxidermiste les plus beaux spécimens, c’est-à-dire les plus kitsch, que se disputeraient plus tard quelques amateurs fortunés convaincus de faire un bon placement avec cette pacotille de luxe pompeusement baptisée oeuvre d’art ; quant aux autres, la partie enjolivée de leur peau était tannée avant de suivre un parcours similaire — bref, il s’agissait là encore d’un commerce autrement lucratif que la maroquinerie classique, fût-elle griffée par des marques célèbres, d’autant qu’il est peu probable que l’estampille made in China ait été apposée sur ces trophées.
On comprend qu’Anne & Julien, pénétrés de l’esprit underground, celui-là même définissant la revue qu’ils animent et amoureux fervents du tatouage, mais qui l’est de moins en moins, underground, de moins en moins transgressif ou scandaleux, à proportion notamment de la diminution du nombre des interdits ou des tabous, à proportion également de la vogue qui est la sienne, chose confirmée d’ailleurs par sa présence dans ce Musée très solennel ; qu’Anne & Julien, donc, voient par exemple d’un très mauvais œil la façon désinvolte dont ce professionnel de la subversion mesurable en dollars a traité — sous-traité en l’occurrence — cette activité éminemment corporelle qu’ils chérissent tant. Et puis, nulle galerie, nulle cote soutenue par d’habiles critiques, nulle vente aux enchères, évidemment, pour défendre la valeur du tatouage ; en somme, rien qui puisse inciter le marché à s’intéresser à lui ; son sort demeure apparenté à celui de l’art brut ou naïf dont il partage, à peu de chose près, le statut malgré tout marginal. Ce sont bien deux conceptions de l’art entendu comme provocation qui s’affrontent, à armes inégales : l’une, traditionnelle et appuyée sur un passé qu’elle révère, qu’elle se contente aussi, quoi qu’elle dise, de prolonger avec des moyens modernes ; l’autre, contemporaine et lui tournant le dos, le détournant plutôt à son profit — l’incompatibilité de ces deux attitudes paraît difficile à réduire.

"Sylvie" (2006) Cochon tatoué de Wim Delvoye

Sylvie, 2006, cochon tatoué de Wim Delvoye.

  Le fulgurant succès du tatouage à peu près partout dans le monde a récemment fait de lui un phénomène quasi universel, chose que Stéphane Martin, directeur de l’établissement, ne manque pas de souligner dès les premières lignes de sa Préface au catalogue, pour s’en réjouir bien sûr ; mais il est devenu ipso facto un phénomène assez courant, et même passe-partout, en somme c’est un phénomène devenu à la longue anodin, également éloigné de ses sources européennes — il caractérisait ô combien les individus en marge —, et de celles dont il a tendance aujourd’hui à se réclamer, les marques tribales qui étaient le fait de sociétés traditionnelles où son caractère sacré était prédominant (12). On peut toujours conjecturer que les limites actuelles du tatouage, en raison justement du facteur mimétique dont il fut question plus haut, soient moins imputables au manque d’inspiration ou d’audace des praticiens munis d’aiguilles qu’à celui des individus qui leur servent plus volontiers de supports que de cobayes ; je présume qu’ils sont rares les clients susceptibles de montrer à l’égard de leur tatoueur une docilité comparable à celle de la jeune fille sur le dos de laquelle Seikichi, le héros de l’histoire (13), a inscrit à son insu une somptueuse araignée, sa vraie nature désormais rendue visible : « Maître, faites-moi vite voir mon tatouage ! Si c’est votre vie que j’ai reçue en moi, alors comme je dois être devenue belle ! » Qu’ils soient réalisés sur des moulages en silicone ou peints sur toile de lin à la manière de tableaux, et alors qu’ils sont représentatifs du goût de leurs seuls auteurs, point du tout de celui des clients, les tatouages censés représenter le nec plus ultra de la création contemporaine constituent, malheureusement, la part la moins intéressante de la manifestation qui a lieu au Quai Branly.

© Gilbert Pons, La Blanquié, août 2014 – Turbulences Vidéo #85

Post scriptum

  Ouverte depuis plus de quatre mois l’exposition attire encore de nombreux visiteurs, tatoués pour la plupart, que le beau temps incite à faire étalage de leurs enluminures ; nombreuses aussi les bécassines qui, smartphone en main, semblent surtout à la recherche d’un motif plus ou moins adapté à leur morphologie, et à leur narcissisme, comme si l’endroit était un catalogue en trois dimensions. L’espace où sont présentés photographies, objets, affiches, documents, textes, étant exigu — d’importants travaux sont en cours et la fréquentation des lieux probablement sous-estimée par les responsables —, j’ai dû faire du slalom entre les spectateurs, déranger des lecteurs attentifs, et même les frôler ; cette proximité des épidermes, dont il est difficile de croire
qu’elle ait été voulue ou programmée par les organisateurs, est pourtant bien dans l’esprit de la chose.
Vendu à la librairie du musée, un DVD au titre éloquent, Tous Tatoués !, produit par Arte et quelques associés, vante les atouts du tatouage à travers des interviews de cracks du dermographe, américains essentiellement ; quelques-uns sont même montrés, furtivement hélas, en pleine action. C’est filmé et monté platement, les propos retenus sont d’ordinaire assez banals ou répétitifs, et pendant près d’une heure on attend quelque chose comme un regard un tant soit peu distancié sur le sujet, en vain.

Paris, 12 septembre 2014

separationNotes :

1 – « Les peintures de visage confèrent d’abord à l’individu sa dignité d’être humain ; elles opèrent le passage de la nature à la culture, de l’animal « stupide » à l’homme civilisé. Ensuite, différentes quant au style et à la composition selon les castes, elles expriment dans une société complexe la hiérarchie des statuts. » (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques (1955), Plon, 1975, p. 220.)

2 – Laissons de côté le tatouage « passif », celui que subissaient autrefois les esclaves, les bagnards, les prostituées, et plus récemment, les déportés, qu’ils s’agisse des camps de l’Allemagne nazie ou des goulags soviétiques. Mais il faut reconnaître que le terme passif déborde largement ce contexte car dans nombre de cas, si le tatouage est assumé par celui qui le subit, il est malgré tout la marque indélébile imposée par le groupe, quel que soit celui-ci.

3 – « … vous ne mettrez pas sur vous une écriture de tatouage. » (La Bible, Ancien Testament, vol. 1, Lévitique, XIX, 28, Pléiade, 1989, p. 351.)

4 – Il s’agit d’un tumulus situé dans la partie orientale de la Russie.

5 – L’homme illustré (1951), Denoël, 1989

6 – « Chez eux [les Thraces], les tatouages sont signes de noblesse et le vulgaire seul n’en porte pas. » (Hérodote, L’Enquête, V, 6, Folio, 2012, p. 32.)

7 – Peuple belliqueux vivant au nord de l’Écosse et connu aux premiers temps de l’ère chrétienne pour la complexité et la beauté des tatouages arborés par les guerriers.

 8 – Encore qu’aux dires de certains, la peau tatouée résisterait mieux à l’appétit des vers et autres animalcules nécrophages que celle demeurée intacte. C’est ce qu’avance Bruno, non sans précautions toutefois : « … le tatouage, constitué essentiellement de carbone, ne se désagrège pas avec le décharnement et on le retrouve, longtemps après l’ensevelissement, déposé en une fine pellicule épousant le squelette, comme on a pu le constater dans les régions où les cadavres sont enterrés nus. Si, paradoxalement, peu de gens sont, chez nous, au courant de ce mythe, c’est vraisemblablement parce que la putréfaction des vêtements attaque et détruit le tatouage. » (op.cit. p. 64.)

9 – Sous le titre général de « Sideshow » plusieurs chapitres y sont consacrés dans le catalogue.

10 – http://monsieuretmadameontdustyle.wordpress.com/2013/05/21/zombie-boy/https://www.youtube.com/watch?v=9mIBKifOOQQ

11 – Le jugement de Cambyse, exposé au Musée Groeningue de Bruges.

12 – Dans le premier volet de ses Ritologiques, le psychanalyste Jean-Thierry Maertens relate une anecdote symptomatique de l’emballement occidental pour les tatouages traditionnels — Claude Lévi-Strauss y serait-il pour quelque chose ? —, symptomatique surtout de sa légèreté : « On raconte qu’une étudiante parisienne, sous le charme d’un réputé professeur et séduite par les tatouages Caduveo se fit un jour tatouer de la sorte, son corps devenant ainsi porteur « une fois pour toutes » de cet ailleurs que notre ici cherche éperdument. Il doit sans doute lui en coûter aujourd’hui
de porter la marque d’un système sauvage qui ne trouve aucune isomorphie dans le système civilisé. » (Le dessein sur la peau, Aubier, 1978, p. 172.)

13 – Junichiro Tanizaki, Le tatouage et autres récits, « Le tatouage » (1910), Sillages, 2010, p. 31 ; reprenant le titre éponyme, Yasuzo Masumura en a réalisé une magnifique adaptation en 1966.

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