De la Terre aux étoiles

Par Pascal Lièvre.

separationS’il n’y avait rien pour penser le monde, s’il n’y avait rien pour en être conscient, s’il n’y avait rien même pour le voir, le sentir, y aurait-il seulement un monde ?
Tristan Garcia, Forme et objet, un traité des choses.

La maison des arts de Malakoff existe dans un monde qui n’existe pas avec ou sans nous, un monde ou tous les objets du monde existeraient sauf le monde qu’il nous est impossible de pouvoir nous représenter dans son absoluité.

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Terre de départ, Angelika Markul, 2013.

Angelika Markul cherche toujours à transformer le lieu où elle expose ses œuvres, lui ôter toute identité, anéantir sa forme première, le reconstruire de telle manière qu’il soit lieu de présentation d’un travail qui explose les questions physiques et matérielles du monde.

C’est ce qui arrive à la Maison des arts de Malakoff dont deux tiers de l’espace d’exposition ont disparu, les fenêtres et les portes sont maintenant recouvertes d’un film noir, rendant inaccessible au public, mais aussi à ceux qui y travaillent, un autre accès que celui de l’exposition De la terre aux étoiles.

Surgit alors le souvenir d’une autre exposition, plus ancienne, celle de l’artiste Alain Declercq à Transpalettes (Bourges, 2001) Panoptique. L’artiste avait alors transformé l’espace d’exposition en prison, qui se révélait être le décor d’un film où un détenu s’habillait avec les vêtements d’un gardien pour s’enfuir par le ciel en hélicoptère, matérialisant ainsi le lieu d’art en un espace carcéral. Le mode du panoptique se proposait en ce début de millénaire de montrer aussi un anthropocentrisme paroxystique aliénant le réel à cette seule position de regarder, de surveiller et de punir.

C’est un tout autre espace dont il est question aujourd’hui. Plus de dix ans ont passé, une révolution philosophique  a eu le temps de se mettre en place et les œuvres d’Angelika Markul en traduisent toutes les potentialités.

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Terre de départ, Angelika Markul, 2013.

De la terre aux étoiles métamorphose le centre d’art en un vaisseau spatial. Une tour de contrôle où une vigie, située à l’extrême gauche du bâtiment, condamne le centre d’art à ne plus seulement présenter l’art contemporain à travers les formes plastiques crées par des corps plasticiens, mais à subir lui même une transformation constitutive pour lui permettre d’accompagner la révolution spéculative en marche. Celle qui avance la possibilité d‘abandonner la post modernité à l’histoire des idées, d’abandonner un monde fondé sur l’anthropocentrisme, au profit d’un tournant spéculatif accueillant les choses, la matière, la science, et le réel comme des objets autant sinon plus importants que le langage, la pensée, le phénoménal et le social.

C’est en 2006 que la parution d’un livre va mettre le monde de la philosophie mondiale en émoi : Après la finitude de Quentin Meillassoux. Ce livre affirme que la philosophie postkantienne est dominée par ce qu’il appelle le postulat du correlationisme, c’est-à-dire l’idée selon laquelle nous ne pouvons pas penser les choses de façon absolue, mais toujours relativement aux conditions de la donation de l’objet dans une conscience présente. Il propose donc une philosophie spéculative, où l’on ne doit pas penser ce qui est, mais ce qui peut être : la réalité qui le préoccupe n’implique pas tant les choses telles qu’elles sont, que la possibilité qu’elles puissent toujours être autrement.

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Terre de départ, Angelika Markul, 2013.

Selon Quentin Meillassoux le problème contemporain serait que les philosophes se refusent à penser une chose en dehors de la relation qu’ils ont avec elle. C’est la définition même du correlationisme : L’homme est au centre de ce qu’il lui est possible de connaître et rien ne serait pensable en dehors de cette corrélation.

Meillassoux rappelle que notre philosophie contemporaine se limite à la perception des limites fondamentales de la pensée. Alors qu’à la Renaissance, dit-il, la science donne aux hommes la possibilité de penser un monde qui pourrait exister sans sa présence et que l’astronomie lui révèle que la Terre n’est pas au centre de l’univers, pourquoi la philosophie continue-t-elle de placer l’humain au centre de tout ?

Comment sortir du correlationisme, comment imaginer un dehors de la raison ? Quentin Meillassoux  propose de trouver un absolu sur lequel refonder la pensée, et cet absolu est la contingence, ce serait pour lui l’unique nécessité. Tout ce qui existe est susceptible d’être ou de ne pas être. Selon lui, il est possible que tout arrive et ce, sans qu’on puisse le prévenir. 

L’exposition De la terre aux étoiles se divise en deux espaces reliés par un ascenseur. Un premier, par lequel entre le corps du spectateur, propose un espace circulaire, où se trouve à l’avant, une sorte de console avec des éléments recouverts de matière noire éclairés par un globe lumineux orange.

Il faut d’ailleurs quelques minutes pour percevoir les différents éléments qui habitent cet espace tant la lumière est faible, avant de trouver comment accéder aux étoiles par un ascenseur qui nous conduit à l’étage où est projeté sur un très grand écran ce qui s’apparente à une vidéo : Terre de départ, 2013.

L’artiste présente près de deux mille images prises par son appareil photo dans une séquence d’une minute et vingt cinq secondes qu’elle propose de regarder en boucle. Son appareil posé sur un pied, sans jamais bouger, prend une image toutes les quatre secondes d’un paysage constitué d’une ligne d’horizon et d’un ciel où les étoiles semblent être en mouvement, pendant toute la durée d’une nuit dans le désert d’Atacama, au Chili. Ce désert a la particularité d’être surnommé le plus extraterrestre des déserts terriens, c’est là en effet que la N.A.S.A. teste ses véhicules avant de les envoyer sur Mars. C’est une sorte de diaporama frénétique ou rien, ou presque, ne semble bouger, à part les étoiles filantes qui traversent un ciel où les étoiles bougent d’une étrange façon.

La bande-son qui accompagne ces images provient de la base de données sonore de la N.A.S.A. Ces sons viennent de l’espace ou plutôt sont la traduction sonore d’ondes électromagnétiques qui traversent l’Univers, non perceptibles par l’oreille humaine.

Le son est une onde, c’est-à-dire un déplacement d’énergie sans déplacement de matière de même que la lumière, mais contrairement à celle-ci, qui se déplace aisément dans le vide, l’onde sonore a besoin d’un support (l’air) pour se propager. Les êtres humains, comme beaucoup d’animaux, perçoivent cette vibration grâce au sens de l’ouïe. Dans l’univers, le son ne se propage pas, l’univers serait donc silencieux.

Ces ondes électromagnétiques qui traversent et structurent l’univers sont des fossiles ou traces d’un monde qu’il est encore presque impossible de penser, des informations qui pourraient venir d’un temps où l’homme, voire la Terre, n’existerait pas.

Exposition d'Angelika Markul

Terre de départ, Angelika Markul, 2013.

Comment alors saisir le sens d’un énoncé scientifique portant explicitement sur une donnée du monde posée comme antérieure à l’émergence de la pensée, et même de la vie – c’est-à-dire posée comme antérieure à toute forme humaine de rapport au monde ? […] Comment la science peut elle simplement penser de tels énoncés, et en quel sens peut-on attribuer une éventuelle vérité à ceux-ci ?

Quentin Meillassoux, Après la finitude.

L’artiste réussit à orchestrer cette archive traduite de telle manière que nos corps puissent l’entendre avec des images du lieu d’où elles pourraient provenir. L’artiste correlationne ainsi de manière presque absurde ces éléments, démontrant à la fois l’aspect illusoire que la science nous donne dans ses représentations du monde et notre vaine tentative de nous représenter un monde sachant que de ce monde nous ne percevons presque rien.

Un monde composé essentiellement de matière noire, de trous noirs ou d’énergie noire, un monde où, semble t-il, nous percevons et arrivons à traduire un pourcentage si réduit qu’il met en doute toute idée d’une représentation, sinon celle de la manipulation, du trucage, du mensonge.
Cette carte postale sonore imaginée par Angelika Markul provenant d’un monde inconnu dont nous ne pouvons qu’à peine imaginer son possible, est un monde qu’elle nomme Terre de départ.

En effet le titre de l’œuvre signifie autant une Terre originelle où tout pourrait commencer qu’une Terre que l’on quitterait pour un ailleurs impensé. Il s’agit dans les deux cas d’un monde a priori ou a posteriori, où l’artiste manipule des informations qu’elle tente de corréler afin d’en traduire une représentation.

Sortir du panoptique hystérique de l’anthropocentrisme pour installer un espace où le monde se définirait par lui-même dans une absoluité impensée, De la terre aux étoiles affirme qu’une hétérotopie spéculative peut aussi se constituer dans le champ de l’art aux côtés de la philosophie et des mathématiques.

Une terre de départ qui propose la possibilité d’être également ceci ou cela ou son contraire sans que ceci ou cela importe plutôt qu’autre chose.

© Pascal Lièvre, septembre 2014 – Turbulences Vidéo #86

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