Inter-Acteur

Par Régis Cotentin.

separationLes très belles œuvres de Thomas Israël sont celles qui interrogent l’illusionnisme et la proximité tactile de l’image numérique. Qu’elles soient interactives, qu’elles utilisent les moyens de la projection, qu’elles s’expérimentent simplement ou par l’intermédiaire de dispositifs complexes mais faciles d’usage, elles questionnent brillamment notre rapport direct à l’image. Dans tous les cas, la relation à la représentation vidéographique et/ou synthétique s’envisage dans une délicate impression vibratile des sens. Ses œuvres formulent et assument une certaine sensualité de l’effleurement, de l’œil, de la main, du corps. Elles expriment l’illusion d’une vision palpable.

Toutefois, et paradoxalement, elles ne substituent pas le voir au toucher. Elles combinent les deux perceptions pour donner l’illusion de caresser en regardant ou d’observer en effleurant, ceci établissant une proximité imaginaire avec l’image. Mais elles continuent de nous échapper. Avec Thomas Israël, le spectateur « embrasse » par la vision à défaut de pouvoir prendre l’image « à bras- le-corps ». L’illusion synthétique compose avec le rêve de « toucher avec les yeux ».

DualSkin, Thomas Israël et Chloé Winkel, Théâtre de la Balsamine. Photo : Hichem Dahes.

Dualskin, Thomas Israël et Chloé Winkel, Théâtre de la Balsamine. Photo : Hichem Dahes.

Les œuvres de l’artiste sont parmi celles d’aujourd’hui qui nous sensibilisent le plus directement à la question du leurre. Elles éprouvent nos sens sur la question même de l’évanescence de l’image-mouvement. Elles montrent que les représentations nous échappent sans cesse, que nous ne pouvons pas en être tout à fait maître. Dans ses installations, les images jouent. Hors de l’espace et du temps dans lesquels nous existons, elles sont comme des palimpsestes perpétuels. Chaque mouvement efface le précédent. Chaque animation se destine à s’évanouir dans la suivante. Aucune trace ne subsiste. Aucun tracé lumineux n’est la marque d’un passage. évocations extraordinaires, aberrations optiques, images spéculaires, réseaux visuels, « vues de l’esprit », les images de Thomas Israël s’offrent comme des espaces ouverts et expansifs. Animé par l’espoir d’accroître sa découverte, l’œil invente et trace un monde là où le regard se pose et continue son exploration là où son intuition le mène.

En cela, l’œuvre de l’artiste est exemplaire à plus d’un titre. Elle interroge les fondements mêmes de notre univers visuel contemporain, ductile à l’envi par la grâce du numérique. Le numérique est un monde transparent. Il fabrique des évanescences. Les images entrent, glissent, fuient, elles attendent leur monde mais celui-ci n’arrive pas à naître. Ayant comme seul fondement la lumière dans laquelle elles se diluent, elles reflètent l’instantanéité. Au seuil de la lisibilité, elles se défont sitôt surgies dans la texture électronique. Elles se composent et se décomposent sans cesse dans un flux qui ne consiste qu’en images dont le grain serait comme la révélation de sa « réalité » devenue visible. Les dispositifs interactifs de Thomas Israël sont ainsi révélateurs d’une dimension cachée.

Malléable, élastique, pénétrable et compressible, la « chair » de ses images, à l’inverse des corps vivants qu’il apprécie de filmer, semble réagir à toute mutation sans être blessée, sans être meurtrie, et sans changer d’aspect de façon irréversible. Le fait de toucher l’image, non sans rencontrer quelques résistances, donne l’impression d’être aussi regardé par elle, d’être en lien avec elle, comme si nous devenions l’objet de son regard. Grâce à son extrême plasticité, elle donne l’illusion d’assister à sa genèse, de découvrir les étapes de sa formation et de distinguer les artifices de son apparition. Le fait d’être insaisissable donne du prix à sa capture. Mais les images de Thomas Israël ne livrent que ce qu’elles consentent à échanger avec nous et à réfléchir en nous; mais quoi qu’elles donnent à voir et quelles que soient leurs manières, on ne parvient qu’à en deviner une partie, celle dont la formation se réalise à travers soi. Cette dépendance crée une filiation incertaine : de quelle sorte de corps peuvent-elles accoucher, quelle conscience peuvent-elles manifester ?

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Dualskin, Thomas Israël et Chloé Winkel, Théâtre de la Balsamine. Photo : Hichem Dahes.

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Dualskin, Thomas Israël et Chloé Winkel, Théâtre de la Balsamine. Photo : Hichem Dahes.

Au sein même des dispositifs de leur propre dissection qu’organise avec minutie Thomas Israël, les images sont prêtes à troquer leur évanescence pour plus de réalité. En cours d’interaction, elles cherchent à se constituer une mémoire, par conséquent à annexer quelque chose du spectateur. Elles se nourrissent de l’éventail confus et précipité de ses émotions. Elles découvrent l’évidence d’une présence par son intermédiaire. Elles se réalisent à travers lui. La réaction du spectateur correspond alors immanquablement à la découverte de l’impossibilité à réellement agir sur elles, comme si elles manifestaient une altérité.

Dans les œuvres interactives de Thomas Israël, les illusions du spectacle, les apparitions fantastiques, les jeux de simulation, et le cinéma, tous ces pièges du visible et du crédible opèrent selon le même principe de duplicité : plus le spectateur prend conscience du leurre, plus il désire être leurré. L’artiste joue sans cesse, d’une installation à l’autre, la carte de la croyance et celle du doute. Ses œuvres parient sur la réversibilité du geste de montrer à celui de cacher. Elles se dérobent en même temps qu’elles s’offrent à la prise. L’indocilité est inséparable de l’enchantement. Elles induisent un manque qui sans cesse creuse les représentations d’une profondeur qui est celle de notre propre inconstance vis-à-vis des images. Plus que les autres arts, celui de Thomas Israël nourrit le secret espoir de réaliser l’utopie d’une image de devenir réelle par l’intermédiaire de son « inter-acteur ». Ses œuvres éprouvent profondément la duplicité du spectateur, qui reconnaît l’illusion mais il y croit comme à la chose même.

© Régis Cotentin – Turbulences Vidéo #86

Régis Cotentin est historien d’art, commissaire d’expositions et chargé de la programmation contemporaine au Palais des Beaux-Arts de Lille. Par ailleurs plasticien, ses œuvres produites par Transcultures font partie de la collection « Nouveaux Médias » du Centre Georges Pompidou (Paris).

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