Interview de Thomas Israël

Par Gabriel Soucheyre.

separationJe suis né à Bruxelles, dans la commune d’Ixelles en 1975. Je viens d’un milieu bourgeois, mais je fréquentais l’école du quartier, côtoyant des enfants d’un milieu populaire. Gamin, j’avais un accent bruxellois très prononcé.

Mon père est pédiatre, ma mère l’aidait mais avait en elle cette veine artistique et littéraire qu’elle n’a jamais vraiment exploitée professionnellement et qu’elle m’a transmise. Elle assistait mon père en tant que nurse et secrétaire. Mon père est un juif originaire de la communauté de l’île de Rhodes, italien parlant judéo-espagnol et français, né au Congo, devenus Belge par la suite : quoi de plus normal pour un juif séfarade du 20ème siècle ! Ma mère est à moitié juive ashkénaze, d’origine austro-hongroise, l’autre moitié bruxelloise et petite fille d’une grande politicienne communiste belge, Isabelle Blume, première femme élue au parlement Belge, avant le vote des femmes. Une famille maternelle politique et littéraire, une famille paternelle chaleureuse. Ils ce sont rencontrés sur les bancs de l’université, en première année de médecine. Ma mère a rapidement ouvert un magasin de vêtements, créé ses modèles, et elle a ainsi gagné sa vie afin que mes parents puissent vivre ensemble durant les études de mon père.

Horizon TröM

Horizon TröM

Enfant, j’étais hyperactif, plutôt joyeux, à jouer les durs pour ne pas avoir à me battre. J’avais une peur bleue des bagarres. Pour me donner une image de dur, je faisais du rugby, et ainsi je faisais partie des forts de la cours de récréation. Mais c’était un masque pour éviter les confrontations violentes. Ça a bien marché mais pour autant, j’ai été pas mal dérouté par l’école. J’étais dyslexique non diagnostiqué, avec pour conséquence une orthographe exécrable. Cela n’étant pas reconnu à l’époque, on me prenait pour un paresseux, un bon-à-rien. J’ai été diagnostiqué en tant que dyslexique vers l’âge de 11 ans. On m’a alors changé d’école, vers un établissement plus « intelligent » qui me permit de suivre une scolarité normale, malgré ce problème. La plupart de mes souvenirs d’enfance commencent à cet âge là, dans cette nouvelle école, et je suppose avoir été assez malheureux avant cela dans le cadre scolaire. Grâce à ce changement d’école, j’ai pu commencer à m’exprimer plus librement. Je lisais énormément, je pratiquais le théâtre, je m’épanouissais grâce à une pédagogie active très inspirée par Decroly. Ce fût une vraie libération, une éclosion. C’était une école privée. Je suis passé d’un système publique où j’aimais beaucoup mes camarades mais où j’étais brimé par l’institution, à un enseignement privé doté d’une pédagogie différente qui me convenait à merveille. Je jouais toujours au rugby, et au dur-à-cuir. Malgré ma dyslexie, la pratique du théâtre n’était pas un problème. À l’oral, je n’avais aucun problème. J’avais même établis un deal avec mon professeur de français, qui me cotait plus sur mes récitations, mes « élocutions » et mes dissertation, bref sur le fond et l’expression plutôt que sur l’orthographe.

Pendant les études secondaire, je me suis mis à faire de l’escalade et du théâtre. Ma mère avait pris pour nous des abonnements au théâtre, et j’y allais donc régulièrement. C’est grâce à la littérature, à mes cours de théâtre et aux spectacles auxquels j’assistais que je me suis ouvert aux domaines artistiques.

Ma première approche « organique » de l’art plastique, je la dois au voisin de ma grand-mère qui s’appelait Nuno Côrte-Real. Il était un des grands décorateurs de théâtre Bruxellois dans les années 80. Entre autre pour le Théâtre de la Monnaie et le Théâtre du Parc. Il concevait des scénographies extrêmement « plastiques ». Je me souviens bien de son atelier, des matières, des maquettes. J’étais touché par la beauté abstraite de ses décors et costumes.

Parmi les gens qui ont changé ma vie, je peux citer aussi une femme, Madame Lepage, logopède (orthophoniste) et psychologue chez qui on m’avait envoyé pour palier à mes problèmes de dyslexie, et probablement mon hyper-activité. Elle m’a enseigné la relaxation profonde, m’a initié au voyage intérieur, et m’a redonné confiance en moi. C’est aussi elle qui a fait en sorte que mes parents me changent d’école. Tout cela (l’enseignement globale, la prise de conscience corporel via la relaxation profonde) a fortement influencé mon trajet artistique par la suite. Après je me suis intéressé à la méditation, à l’hypnose, et pratiqué divers type de voyages intérieurs. Je pense que le tournant artistique se situe là : à 11 ans, couché sur le petit matelas de Madame Lepage dans un voyage intérieur. Et aussi peut être dans la fascination des scènes de théâtres bruxelloises de mon enfance.

Je suis devenu un tombeur vers l’âge de 14-15 ans. J’étais beau, je plaisais aux filles, et j’en profitais bien. Je suis passé du mec qui jouait au dur au Don Juan sensible. Par ailleurs, de 15 à 18 ans j’ai fait partie d’une classe très soudée, active, intéressée et joyeuse. L’ambiance de cette classe m’a beaucoup marqué. Nous avons même conçu des créations théâtrales plutôt osées pour des ados.

À la fin de ma scolarité, je suis parti un an sur un campus de Los Angeles pour choisir ma voie, suivant ma sœur ainée dans cette démarche. J’hésitais entre la psychologie et le théâtre. Après diverses candidatures, j’ai été accepté au Santa-Monica College. Là-bas, il est possible de suivre des cours dans différentes facultés sans choisir son « Major » dès la première année, ce qui me permettrait d’essayer plusieurs disciplines avant de me décider. Du moins c’est ce que je croyais, car sur place, et dès le départ, j’ai complètement délaissé la psychologie pour me consacrer entièrement au théâtre. Le fait d’être loin du milieu familial, de sa pression inconsciente vers un avenir plus universitaire, m’as permis de faire ce choix. Choix qui a été bien accepté, par amour et bienveillance. D’autres Israël avant moi ont eu des parcours artistiques, cela a surement aidé.

À propos de mon entourage familial, j’ai une grande sœur et un petit frère. Enfant ma sœur était plus carrée, parfois ennuyante comme ainée et je me liguais avec mon petit frère contre elle. Méchanceté que je regrette encore ! Mon frère a aussi tergiversé entre l’artistique et l’universitaire. Il a commencé la psychologie puis s’est formé au Centre national des arts du cirque à Châlons-en-Champagne. Il vit aujourd’hui à Paris et à sa propre compagnie de cirque contemporain : La Scabreuse.

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Pour en revenir à mon épisode américain, je suis revenu en Europe car il me semblait que ma carrière d’acteur là-bas ne pourrait pas se développer aussi facilement. J’aurais mis de nombreuses années à perdre mon accent, et ce qui se faisait en théâtre à Los Angeles ne m’intéressait pas. La mentalité américaine, aussi et particulièrement celle de Los Angeles, ne me plaisait qu’a moitié. Je choisis donc Paris, la ville du théâtre. Je rentre à Bruxelles en juillet 1994, et je perds ma mère à la fin du mois. C’est un drame immense et totalement inattendus. En septembre, partir à Paris est inimaginable, je tente donc d’entrer dans deux écoles de Théâtre à Bruxelles sans y parvenir, puis je m’inscris à l’université, en Socio-Anthropologie, pour ne pas perdre mon temps. Je prend également des cours de théâtre dans le but de préparer au mieux mes examens d’entrés dans les écoles l’année suivante. L’université m’ouvrait un large champ de Sciences Humaines qui me passionnait. Je passais d’un regard psychologique du théâtre et de la littérature, à une vision surplombante et analytique de la sociologie. Pendant un an, je me suis réfugié dans les études, peut-être pour supporter le deuil de ma mère, et je finis à mon grand étonnement dans les deux premiers de ma promotion. L’année d’après je fus pris dans la meilleure école de théâtre de Bruxelles, l’INSAS. Fort de mon succès universitaire, je ne comptais pas m’arrêter là, or l’INSAS interdisant à ses élèves de poursuivre des études en parallèle, je dû continuer mon cursus universitaire en secret. J’ai tenu un an, mais cette double vie était un rien trop schizophrénique !

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Je me suis donc consacré au théâtre, j’ai achevé ma formation et commencé ma carrière d’acteur en 1998. J’étais étiqueté « théâtre-contemporain et expérimental », souvent engagé dans des pièces qui réclamaient improvisation et énormément d’apport créatif de l’acteur, notamment au Théâtre National à Bruxelles. Plus tard, j’ai conçus un spectacle dans lequel je jouais, un monologue de Koltès, La nuit juste avant les forets. J’y ai essayé, sans succès, de supprimer la division scène/salle. Ensuite j’ai voulu mettre en œuvre ma première mise en scène : TröM, une création inter-disciplinaire sur le rêve et le rapport à la mort à partir d’un montage de textes hétérogènes et de beaucoup d’improvisation en théâtre-mouvement. Sachant la thématique ambitieuse pour moi qui n’avais pas encore fait le deuil de ma mère, j’ai commencé une psychanalyse en parallèle. J’étais dans une forme flottante et mes tâtonnements n’ont pas été compris par mon équipe trop jeune et narcissique. Deux semaines avant la Première, les actrices ce sont rebellées, la direction du théâtre les as suivis et la pièce n’a pas été jouée. C’était extrêmement violent. Cette création avorté m’a néanmoins permis de travailler avec le vidéaste Antonin De Bemels, et voyant ce qu’il faisait, je me suis dit que cette forme – l’art vidéo – me permettrait surement de transmettre ce que j’essayais d’exprimer, permettait cette natation onirique, non-linéaire, que les actrices et le théâtre n’acceptait pas. Pour ne pas avoir à rembourser la subvention qui m’avait été allouée pour la pièce de théâtre, il était impératif de faire « quelque chose ». Je me suis donc formé au montage vidéo, j’ai regroupé une équipe plus aimante, et j’ai fais Horizon Tröm en 2005, plus extrême encore dans sa forme que la pièce avortée. Mon premier travail plastique presque malgré-moi. Une performance-installation, qui mélangeait, installation vidéo, installation sonore, performance d’acteur et de danseurs dans un espace immersif, une scénographie dans laquelle le public pouvais se promener à sa guise à la rencontre des différentes propositions, autant de portes d’entrées sur notre rapport à la mort à travers le rêve. J’y crée aussi ma première œuvre interactive: le Lit TröM. D’un coup, et sans le savoir, je me suis retrouvé plasticien. Je pensais être dans le théâtre expérimental, mais ceux qui venaient me chercher étaient des musées, des centres d’art, des festivals, des galeries d’art. S’en est suivi une période de création intense.

© Propos recueillis par Gabriel Soucheyre  – Turbulences Vidéo #86

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