La Folie du Docteur Tab’

Par Jean-Paul Fargier.

separationOn en revient toujours à Abel Gance ! Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Plus le Numérique s’ébroue, cabriole, s’étend, et plus La Folie du Docteur Tube (1915) paraît prophétique. Le savant (domicilié évidemment sur YouTube) qui invente la poudre d’immédiateté est le parangon de tous les trucs magiques que nos inventeurs digitaux sèment aujourd’hui (2015) à qui mieux mieux dans nos vies. Ainsi ai-je croisé ces derniers mois, partout où je me rendais pour voir de l’art numérique (à La Villette, à Arles, à Marseille, à Toulon, à Paris, à Issy) cent disciples, au moins, du héros le plus génial d’Abel Gance (pas Napoléon, non), réincarné en Dr TAB’. 

TAB’ comme tablettes, vous l’avez deviné. La tablette (j’aime beaucoup ce mot, il fait penser au chocolat, qui reste encore l’invention la plus merveilleuse de l’humanité) est désormais presque dans toutes les mains (pas dans les miennes) ou le sera (dans les miennes aussi, je sens que je ne vais pas résister très longtemps).

Deux signes de cette progression irrésistible, invasive. Un. Le Président de la République, dans sa dernière conférence de presse, n’ayant pas grand chose à promettre en termes de redistribution, acculé à donner un gage d’engagement pour un futur moins sinistre, a sorti de son chapeau la promesse d’équiper, dès la rentrée de 2015, tous les collégiens en tablettes numériques ! On rêve. À peine. C’est comme ça que l’école luttera contre l’orthographie défaillante et l’inculture galopante de nos ados ! Le lendemain, levée de boucliers (en papier) des experts (en carton) de l’apprentissage scolaire (en laminé-collé). Mais aussi applaudissements nourris sur divers bancs de diverses assemblées (en acier). Inutile de protester, on y arrivera de toute façon (en béton).

Deux. Tout le monde s’y met, même les prestidigitateurs, gens habiles par définition de leurs mains. Escamoteurs de cartes, multiplicateurs de colombes, découpeurs de nanas, tous se convertissent au tour de passe tab’. J’ai vu cela apparaître en plein Méga Cabaret de Patrick Sébastien (que je ne raterais pour rien au monde). Il y avait là, dans la dernière émission (29 novembre, à retrouver sur Pluzz), un type qui fait choisir par un invité une carte (que le public voit) et qui, pour manifester son don de voyance, l’extrait non d’un chapeau réel mais d’une tablette en agrandissant l’image (d’un chapeau) avec ses doigts. Chapeau ! Un autre, nommé Adam Trent, se faufile derrière un écran où il achève un geste commencé devant, et vice versa, débutant une grimace en image qu’il poursuit en passant sur la scène. Bravo, Toto. Ce vieux truc combinant image et scène, déjà en vedette au Chat Noir autour de 1900, nous ramène électroniquement plus de trente ans en arrière à la belle époque des Totologiques, quand Patrick Bousquet et Michel Jaffrennou, armés seulement de leurs débrouillardises poétiques et analogiques, multipliaient les franchissements incongrus, les passages illicites, les éclaboussures improbables entre un écran et le réel, dans un sens ou dans l’autre. Système amplifié par la suite, dans les années 80, par Jaffrennou seul (Bousquet s’établissant comme libraire) avec ses grands spectacles multipliant acteurs et écrans, Vidéo Circus (au Centre Pompidou), Vidéopérette (à la Villette), Diguiden ou Algo et Ritmo (partout). Le plus  grand cabaret du monde, sur France 2, est devenu le temple de ce genre de magie, toujours époustouflante. Jean Garin, Kagemu, Marco Tempest (avec son Pad magic) et Maxime Minerbe (tous ensuite sur YouTube) y sont les grands prêtres de cette transsubstantiation numérique toujours recommencée.

La Villette – Festival Vision’R

Joris Guibert, après avoir lu mes imprécations anti-numériques dans je ne sais plus quel numéro de Turbulences, m’avait contacté pour m’inviter à voir fin septembre sa performance au Carrefour du Numérique, une manifestation se tenant à la Cité des Sciences. Pour m’appâter il précisa qu’il travaillait essentiellement sur bases analogiques. À preuve, les démos sur son site. Wouah, comme c’est bizarre. Mais live, c’est encore plus stupéfiant. Sa performance, 18 degrés sous l’horizon, m’a vraiment épaté. Un grand écran, plusieurs petits en dessous, une petite caméra posée sur un trépied près du sol pour reprendre l’image d’un des moniteurs, et c’est parti pour une bonne demie heure de scratchs, de zébrures, de fuites de lignes et de lignes de fuites s’enchevêtrant à l’infini, dans un magma de feed back en direct, alternant avec des nappes, des arabesques, des éclats d’étoiles fuguant sur des rythmes générés par des consoles consonantes, qui retraitent le bruit de la neige électronique. Ils sont deux VJ aux manettes, Joris Guibert et Benjamin Pierrat, se relayant, s’entrainant mutuellement, se relançant cool en fluidités ex-citées entre sons stridents et images galopantes.  « Au niveau de la vidéo, explique Joris, nos 2 régies sont totalement interconnectées comme une pieuvre électrique : par câblage et par onde hertzienne. Benjamin a un émetteur et parasite donc ma neige : je peux parfois jouer ses images et lui les miennes. » Par moment, ça semble s’éteindre, il ne reste plus qu’un point sur les écrans, qu’un frêle craquement dans les enceintes, et puis ça repart, ça dure, ça s’éternise, le point germine des boules, des cercles, de la poussière d’étoiles, des trous noirs, oh oui encore, des cercles, des trous, des vagues, de l’écume d’électrons, c’est planant comme dans les Soixante, quand Paik et Peine (Otto, mon cher Otto, qui est mort cet été, le 17 juillet, heureusement je l’avais vu encore l’an dernier à Paris) et ses potes du Groupe Zéro, Aldo Tambellini et Cie, avec leurs Blackout, Black is, Black Strip, claquaient les sunlights à la gueule des tubes cathodiques… 18 degrés, c’est beau comme le big bang, comme une résurrection ! Une poudre de vie (gancienne) à répandre partout, surtout dans les festivals numériques, pour que le Digital se souvienne de quel limon il fut tiré.

Arles – Octobre Numérique

Du 12 au 25 octobre, à l’Espace Van Gogh (qui par chance avait un prénom numérique : 20/100), mais aussi au Palais de l’Archevêché, et encore dans toute la ville, dans une vingtaine de vitrines de commerçants et des galeries partenaires, il y avait de quoi se rincer les mireilles (comme on dit en Arles à la place de mirettes). M’y voici à la recherche de belles installations plutôt interactives pour les lieux (Bagnols/Cèze, Toulon, Casablanca) qui font appel à mes conseils. Et j’en ai trouvé quelques-unes, que j’espère donc faire connaître ailleurs. Et pour commencer ici même.

Gleaming-Frame, d’Esmeralda da Costa, a le charme d’une idée simple, enjouée, bien exécutée. Une vitre faisant miroir capture le passant qui se jette un regard (pour vérifier sa tenue, son allure, sa mine) et qui se regardant ainsi furtivement découvre qu’il est deux. Dédoublé, outre son reflet, par une image instantanée, négative, de sa silhouette. Une caméra connectée sur un effet spécial et le tour est joué. Fine surprise. On s’amuse un moment, on essaie de s’écarter de soi davantage, de se regrouper en un seul. Impossible, il faut se résigner à cette dualité sparadrap. Tiens, je verrais bien ça dans le hall du Théâtre de Toulon. Et voilà !

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Gleaming-Frame, Esmeralda da Costa, 2014

L’autre côté, de Samuel Bester et Sophie-Charlotte Gautier. Ici, c’est dans un œil géant posé sur une vitre qu’on est pris, imprimé, rétréci, rayé. On se voit capturé et on n’a qu’une chance pour se sortir de là : fuir. Mais c’est alors que la persistance rétinienne prolonge quelque temps les rets de cet arrêt biffé.

Pause, de Pascal Ruiz. Autre vitrine, toujours dans le cloître de l’Espace Van Gogh.
La capture ici vous met tête en bas, pieds en l’air. Avec ça, difficile d’aller très loin. Tant pis, fallait pas vous approcher. Le ludique n’est pas toujours drôle.

Times Floor, de Marion Tampon–Lajariette. À l’Archevêché. Projection sur le sol, comme le dit le titre, d’une image de danseuse de flamenco s’exerçant sur le fond sonore du tic tac d’un métronome, comme le titre le suggère aussi. C’est minimal, un peu long, donc envoûtant si l’on veut.

Fès, de Nicolas Clauss. Sous-titré par l’auteur : vidéographie aléatoire. Pourquoi aléatoire ? Parce que sa caméra, cadre fixe, face à des gradins dans une place de Fès,  accueille qui veut bien s’asseoir en face : ça va, ça vient, ça arrive, ça part, ça papote, ça dort, ça médite, ça crie, ça court, etc. la vie, quoi ! Comme accumulation, flux, agrégats, dispersion au petit bonheur la chance, au fil du temps. Tranche de vie découpée au couteau de la vidéo surveillance. On peut préférer contempler la mer, le ressac incessant des vagues. Mais l’océan de l’humanité a aussi ses charmes (un moment) : ici la preuve est faite, et bien faite.

Marseille – Instants Poétiques (et numériques)

Impossible de me libérer pour participer aux journées, toujours intenses, de projections et de performances, qui font la richesse de ce festival, sans doute le plus mondialement connecté aux sources vives de la création actuelle. Mais les installations restant visibles quelques semaines, j’ai quand même trouvé l’occasion de faire un saut à la Belle de Mai pour zieuter les trouvailles de Marc Mercier, placées cette année sous le drapeau Libre circulation des corps et des désirs.

Alexandrie, Egypte, un triptyque de Nicolas Clauss, sur la Cannebière, dans la vitrine de l’Espace Culture : belle foule à contre-courant, comme une houle calme de (non) migrants, tournant en rond, la tête ailleurs, les yeux vers le large. Dialogue des deux rives. Les passants égyptiens, à fleur de boulevard, forcent les promeneurs peu pressés de la cité phocéenne à se presser moins encore, à ralentir, à s’arrêter. À questionner le geste d’un poing serré, là bas. Et pourquoi pas ici ? Qui regarde qui ? Qui pense à quoi ? Combien de temps durera la rencontre ? Persistera la trace d’un Autre, d’un semblable, d’un frère ? On est en pleine bio-dynamie.

En face de la Cartonnerie, dans le Studio, pas mal d’installations se réduisent à un seul écran, offrant un spectacle peu différent d’une projection en salle, sauf que là on est debout et que si ça n’accroche pas on file voir ailleurs, quelques mètres plus loin. Je me laisse séduire cependant par les surimpressions d’archives familiales et de vues urbaines de la pakistanaise Sausan saulat (To love is to let go) ; le triple écran de Crossings, où Leila Alaoui (Maroc) évoque le sort malheureux des migrants ;  et les portraits filmés par Paulina Salminen (Finlande), répartis dans trois petits écrans encadrés avec dorure comme des tableaux (Tensions passagères) qui s’animent parfois comme sous le choc infime d’une onde électrique vitale.

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Directions for Intimate Solutions or Seemingly More Intimate, Noor Abuarafeh (Palestine).

En revanche, les œuvres de Taïwan qui s’étalent sur deux étages de la Tour Panorama, à l’entrée de la Friche, me déconcertent. Aucune ne trouve grâce à mes yeux, sauf celle (Shivering Wall, de Yu-Chin Tseng) qui associe un vrombissement à des images chaotiques de vie nocturne, grevée par la drogue. On s’assoit sur une estrade que traversent des ondes sonores, faisant frémir tout votre corps par contamination nerveuse. Dispositif un peu primaire, mais quoi, on a vu pire comme moyen d’enfoncer le clou d’un message, de transmettre une émotion intellectuelle par redondance physique. La violence du réel doit déborder des images, choquer le spectateur au tréfonds de sa chair. Dont acte. Mais les autres œuvres, de quoi (me) parlent-elles ? Je ne vois pas. Et quand je vois c’est comme des échos, affaiblis, d’œuvre ayant acquis une stature internationale. Les passants aux parapluies de Li-Ren Chang (Battle City) rappellent trop le défilé sans parapluie des promeneurs dans la forêt de Bill Viola (Going Forth by Days). Le tambourinaire de décharge, tapant sur les déchets d’une immense poubelle à ciel ouvert (Plastic man, de Hu-Hsien Su) semble prendre la succession, mais pas le rythme, de David Van Tieghem dans le Ear to the ground (1981) de John Sanborn. Une barque  stationne en pleine mer : pourquoi ?  Quel intérêt ?

Je confie ma déception à Marc. Il m’envoie illico par mail le texte (enthousiaste) que lui a inspiré l’expo de Taïwan (dont il n’est pas commissaire mais qu’il a accepté d’exposer avec joie). Et voici maintenant ce texte dans Turbulences. Évidemment j’aurais dû lire ces explications avant d’entrer dans la Tour. Avec un minimum d’indications préalables, certaines images distillent des métaphores non dépourvues de sens, et même de contre-sens contre-attaquant le discours oppressant du capitalisme chinois, fer de lance du libéralisme mondial. Reste que cet alignement d’écrans ne crée pas de surprise par leurs dispositions. Je suis trop, en ce moment, préoccupé d’interactivité, même bébête, pour faire l’effort de décrypter des messages glissés dans des images assemblées comme un film, qu’on m’oblige de surcroit à regarder debout. Pitié, pensez aux vieux spectateurs, mettez des sièges.

Paris – Gaité Lyrique

La cathédrale parisienne des arts et des jeux numériques est la Gaité Lyrique, cet ancien opéra 1900 qui fut longtemps fermé, puis habité par un Cirque, avant d’être voué par la mairie de Paris à la modernité des images et des sons. On y a les moyens (espaces et finances) de faire les choses en grand, et c’est souvent prodigieux. L’exposition actuelle (du 18 octobre 2014 au 8février 2015) Capitaine futur et le voyage extraordinaire, recèle quelques belles surprises interactives, dédiées aux enfants « de 3 à 103 ans ». Conduit par mon guide jusqu’au plus profond de l’ordinateur, là où les paysages se jouent des proportions et des lois de la pesanteur, voici les curiosités qui m’ont le plus attiré, retenu, émerveillé.


La balançoire cosmique de Starfield créée par Curil Diagne. Une vraie balançoire où peut s’asseoir un enfant. Son papa, ou sa maman bien sûr, pousse l’escarpolette et alors le ciel étoilé s’avance vers l’enfant quand celui va de l’avant, recule quand la nacelle s’éloigne, et ça recommence… « Maman, encore ! »

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Starfield, Curil Diagne.

Light Leaks, de Kyle Mc Donald et Jones Jongelan. Une très grande salle, avec sur ses quatre murs une chorégraphie de lignes qui flashent, se combinent en motifs abstraits, zébrés, en noir et blanc, selon la pulsation d’une musique électro. Grandiose pendant quelques secondes, puis lassant, voire fatiguant. Ciao, les diodes.
Sas de décompression, de Sylvain Quément, c’est tout le contraire : une pièce plutôt petite, avec une banquette au milieu, les murs sont noirs, des haut-parleurs s’adressent presque à voix basse aux visiteurs et les invitent à fermer les yeux, commentant l’évolution des sensations qu’ils sont censés éprouver. La lumière ondule lentement en suivant les inflexions d’une musique douce, électronique, reposante. À travers les paupières closes les variations de luminosité et de couleurs distillent un spectacle rafraichissant, rassérénant.

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Murmur, Chevalvert.

Murmur, créé par Chevalvert, 2rogs, Splank, Polygraphik. Cette installation cumule dans un grand espace des effets visuels projetés sur un grand mur par deux cordes lumineuses reliées à deux porte-voix, dans lesquels les visiteurs crient, chuchotent, chantent, murmurent afin de voir ce que leurs émissions sonores sont capables de générer comme images, formes en expansion, cercles emboités, lignes dansantes, pastilles multipliées aux couleurs variables. Un miroir placé sur le sol répète en profondeur, vertigineusement, toutes ces figures animées. C’est assez excitant. Les enfants ne se font pas prier pour y jouer. Les adultes non plus. Je m’y suis adonné un bon moment, profitant d’un creux de fréquentation.

Issy-les-Moulineaux – le Cube et son Prix Jeune Création

Pas au Cube même (métro Mairie d’Issy) mais dans l’église Saint-Sauveur, au cœur de l’hospice des Petits Ménages, à la station Corentin Celton (un résistant communiste fusillé par les nazis, qui travaillait dans cet hôpital)… Cinq ou six pièces d’un intérêt inégal, mais le Grand Prix est superbement ingénieux.
On passe donc rapidement sur (ou plutôt sous) Seventeen, dix-sept coussins blancs suspendus en l’air qui s’enflent et se dégonflent au gré des présences (dès que je m’allonge sous ces volants ils se mettent à frétiller)… Un peu moins vite sur (ou plutôt à côté) d’Immersion, documentaire qui suit un aspirant zen au néant tantôt sous l’eau tantôt sur les pentes d’un volcan, très belles images de Lia Giraud, dont la seule justification à une présentation ici est la curieuse idée d’injecter dans le cours de son récit, au petit bonheur la chance, des algues numériques aléatoires verdâtres, mariage inattendu de la carpe cinématographique et du lapin informatique à la sauce japonaise…  On s’attarde sous le capteur de Bodymetries, de Theresa Schubert, qui scanne votre bras et dessine sur lui des lésions dangereuses, en se recommandant de Mc Luhan, on ne voit pas pourquoi… On longe vite Daydream v.2, de Nonotak, deux écrans posés côté à côte, en angle légèrement aigu, qui bombardent la même image géométrique, portée par une musique électro-propulsive, à travers dix couches de récepteurs translucides, beau comme un roto-relief  de Duchamp, la fraicheur mécanique en moins… On fuit les six marteaux du User Generated Server Destruction, de l’autrichien Stefan Tiefengraber, qui s’amuse à faire bousiller, par le public, un serveur de liens internet à coup de massues déclenchées par les visiteurs ayant chargé l’appli sur leurs Smartphones, quelle idée ! Et boum, et boum, et reboum, chaque choc fracasse quelques neurones, synapses, nœuds, soudures, connexions dans les entrailles d’un disque dur (un par jour, proclame fièrement le jeune agent de médiation culturelle, préposé à l’assistance des visiteurs déroutés)… On arrive enfin à Post Code, installation interactive, d’une russe nommé Dimitry Morozov, qui signe curieusement ::VTOL ::, invention géniale, qui a reçu le Prix et que j’avais pour ma part, sans connaître ce verdict, élue comme meilleure œuvre du concours, après m’être frotté à ses concurrents décevants…

::VTOL::, média-artiste, musicien et concepteur de mécanismes sonores, est né en 1986. Il a donc 28 ans. Depuis les années 2000, il développe des projets musicaux (je recopie le catalogue, vendu 1 euro), invente des instruments à partir du circuit-bending (ça je ne l’aurais pas trouvé tout seul), qui consiste à court-circuiter des instruments de faible tension électrique afin de créer de nouveaux générateurs de sons, et il crée des installations audiovisuelles. Il peut être affilié au glitch art, ce courant artistique qui esthétise le bug. Voilà pour l’auteur du logiciel de Post Code.

Quant à l’œuvre elle-même, elle consiste en une machine à produire des œuvres.
Vous présentez le code barres d’un produit (tablette de chocolat, paquet de nouilles, dentifrice, lait en boîte, chaussette, etc., il y en plein à disposition sur une table voisine) sous le rayon laser d’un scanner de code barres, et la machine, au lieu de d’indiquer un prix comme au Supermarché, se met aussitôt à chanter une ritournelle de crépitements métalliques, scratchouillant des fréquences aigües, des bloblops gravos, des silences frêles, des sifflements hachés, bref toute une panoplie de sonorités bruitistes, dignes du meilleur compositeur de l’Ircam. Mais ce n’est pas tout. Le concerto va de pair avec une imprimante, qui transforme en couleurs les notes de cette musique concrète afin de produire un tableautin abstrait de très belle tenue, digne d’un bon épigone de Mondrian mâtiné de Vasarely (qui est un des premiers créateurs d’images par ordinateur). J’ai tendu sous le rayon rouge le livre que j’étais en train de lire (déniché la veille Passage Verdeau, Un Petit Parisien, de Dominique Jamet, édition J’ai lu) et voici ce que son code barres a donné, passé à la moulinette de ::VTOL ::.

post code petit parisien

Le petit parisien, de Dominique Jamet vu par Post Code.

Après ça, Miguel Chevalier peut prendre sa retraite. Et Perconte se mettre à la gouache ! A moins qu’ils ne rachètent sa moulinette au russe. Moulinette, je dis, car cette pataphysique numérique me fait penser à Averty. Et donc au Surréalisme. Il y a dans l’invention de Morozov un parfum de fantaisie absurde, digne de Lautréamont. C’est comme si on entendait pour la première fois le bruit du parapluie et le chant de la machine à coudre en train de s’accoupler sur la (fameuse) table de dissection, chère à Breton. C’est beau, non ? En tous cas, c’est ainsi que le Numérique est grand. Comme aurait dit Vialatte.

Prix Studio Collector – au Fresnoy

C’est un iranien, Arash Nassiri, qui a gagné cette année le Prix Studio Collector décerné par un collectionneur (qui visionne tous les films et toutes les vidéos d’une promotion avant de se décider). L’initiative est venue il y a huit ans d’Isabelle et Jean-Conrad Lemaître, collectionneurs à Dijon de vidéos exclusivement, qui ont inauguré la formule, et chaque année, depuis, ils trouvent des complices pour sortir 5000 euros et acheter une œuvre parmi les créations du Fresnoy. Monsieur Agah Ugur, collectionneur donc, a choisi pour 2014 : Tehran-Geles (mot valise formé de Téhéran et Los Angeles).

Tehran-Geles, Arash Nassiri.

Tehran-Geles, Arash Nassiri.

Arash Nassiri, ne pouvant filmer dans la capitale iranienne, a déployé un drone au dessus de la capitale californienne. L’idée est curieuse mais le résultat efficace. Pour figurer Téhéran, l’artiste incruste des publicités en arabe et en persan sur les tours de Los Angeles. La caméra, après avoir survolé une marée de maisons individuelles, navigue entre les immeubles et les écrans multicolores qui les recouvrent, faisant des façades de gigantesques drive-in pour objets volants. Le voyage s’achève par une plongée dans une de ces pubs clignotantes. On s’enfonce dans le rouge. Lentement, longuement. Jusqu’au noir total. L’impact n’est pas sans rappeler un certain 09/11… Qui a fait se retourner Vialatte dans sa tombe (que ceux qui ont compris ma plaisanterie nous écrivent, ils ont gagné un abonnement gratuit à Turbulences).

© Jean-Paul Fargier – Turbulences Vidéo #86

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