Marion Tampon-Lajariette et le cinéma « muet »

Par Jean-Paul Gavard-Perret.

separationSur ses deux dernières expositions : Temps Supendu, du 11 octobre au 27 décembre 2014 aux Comptoirs Arlésiens de la photographie, Arles, et Histoire de je (part 1), du 11 octobre au 15 novembre 2014 à la Galerie Dix9, Paris.

Chaque photographie, chaque vidéo de Marion Tampon-Lajariette propose un voyage par forcément exotique. Loin de cette propension lorsqu’elle pourrait être possible l’artiste cherche à détruire le silence par une découverte des lieux les plus simples comme des panoramas les plus grandioses. Elle les montre en réinventant la perspective inventée par la Renaissance ou à l’inverse réduisant le champ par divers fragments. Face à l’éblouissement demeure un travail de résistance qui ponctue la simple exaltation. De Genève la photographe réapprend au regardeur  à ouvrir les yeux. La sensation est océanique même au milieu des terres. La perception devient le rêve au moment où l’ici-même s’éteint au profit de l’ailleurs. Mais l’inverse est tout autant présent. Photographier devient une pensée sans discours.

Tampon vidéo
Marion Tampon-Lajariette aime ce qui échappe. Elle se veut aussi captive que captivée. La photographie pour elle c’est l’absence, c’est l’ « elle n’est pas là ». C’est pourquoi elle touche non avec des images émouvantes mais avec des rapports d’images simples. Évitant la fétichisation elle passe toujours d’images vivantes à des images mortes. C’est l’inverse d’un Hitchcock chez qui tout refleurit par la musique. Hitchcock  c’est (surtout)  du Rachmaninov. A l’inverse chez la photographe et vidéaste la dramaturgie naît d’une certaine marche d’éléments non dramatiques. Pour que l’être soit absorbé tout entier mais l’implicite tient parfois lieu d’érotisme au sein des scènes intérieures en noir et blanc.

Tampon vidéo 2
Marion Tampon-Lajariette se fait sorcière par intelligence et affect face à l’impact des mondes. Son théâtre est un philtre d’atmosphères, d’effluves comme des fragments histoires qui font penser à des aventures cinématographiques : ses déserts rappellent  la  Vallée de la Mort  du Zabriskie Point d’Antonioni et ses scènes d’intérieur celles de Duras. Tout se passe moderato cantabile.  L’espace se consume sans se consommer. Il n’est pas nu, il est dépouillé afin d’ébranler les certitudes du fantasme et  de la réalité.  L’artiste retient ce qui se passe entre les deux. Chaque image devient le fragment d’un récit au conditionnel passé  plus qu’au futur antérieur. Reste le ludique et le cru — sans voile mais sans exhibition. Marion Tampon-Lajariette joue la rêveuse éveillée,  l’espionne dormante (la plus dangereuse) capable de provoquer des errances programmées, des dérives assumées. On pourrait dire qu’elle fait son cinéma. Mais un cinéma particulier : fixe et muet, il fait bouger les lignes et parler le plus parfait silence.

Tampon 3
Tout montrer voue la photo, comme le film, au cliché. L’artiste préfère les éléments qui cherchent — comme disait Duras — « quoi faire de la solitude ». Sans délire, sans morbidité. Par fragments de narration ou par panoramiques paysagers. D’où les ponts que Marion Tampon-Lajariette enjambe comme Don Quichotte enjambait les moulins. La folie du Quichotte c’est aussi sa folie. Le paysage devient un corps. Le corps  un paysage engendré dans des gouffres (du plaisir ?), dans les abysses du passé. La photographe et vidéaste est là pour saisir certains arpents afin d’en faire une chanson de lignes, d’espaces, de formes et de gestes. Quelque chose bouge que l’artiste fixe.  Ce n’est pas l’inverse du cinéma mais sa profondeur.

© Jean-Paul Gavard-Perret – Turbulences Vidéo #86

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