Méduses imaginaires

Par Gilbert Pons.

separationSi Méduse, la plus célèbre et la plus vulnérable des Gorgones, a inspiré un très grand nombre d’artistes, pas seulement du passé, il n’en va pas de même des animaux portant ce nom, fort peu représentés dans le champ des arts plastiques. On salue donc le travail de Frédéric Pollet sur ces cnidaires, d’autant qu’à l’originalité du motif répond celle du traitement proposé par l’artiste.

« … gelées transparentes qui agitaient leurs tentacules, poches visqueuses et pellucides, étoiles radiantes et diaphanes, monde cristallin d’êtres lumineux et gluants. »
Marcel Schwob, Cœur double.

On s’alarme à juste titre de l’altération des milieux naturels provoquée par la raréfaction de nombreuses espèces, végétales et animales, et souvent de leur disparition. On s’inquiète de ce que, profitant de ces perturbations, certaines en revanche pullulent, au détriment de la biodiversité. Invasions, déséquilibres, autant de termes désignant, quelle que soit l’échelle considérée, les dangers consécutifs à l’influence de l’homme sur la nature, à l’influence de l’homme sur l’homme par nature interposée.

Mélisande

Mélisande, 2005, huile sur carton.

Si les méduses, qui prolifèrent depuis plusieurs décennies en raison du réchauffement climatique, de la pollution, ou d’autres facteurs, colonisent aussi les œuvres de Frédéric Pollet, ce n’est nullement, on le conçoit, qu’il veuille en les représentant célébrer ce phénomène. Renouant peut-être avec certains usages magiques de l’art — ses goûts l’on fréquemment conduit en des lieux où la croyance au surnaturel est vivace, en Inde en particulier où il séjourne actuellement —, il oppose à un danger réel et difficile à vaincre, sa mise en scène imaginaire, sa magistrale conjuration.
Inspiré par leur présence ambiguë, Frédéric Pollet fréquente les méduses depuis des années. Il a pu les rencontrer en se promenant sur les plages du Morbihan, échouées ici ou là parmi les algues et les coquillages. Il les a photographiées, en noir et blanc. Des cadavres, naturellement, mais auxquels, bien que nulle sympathie pour eux ne détermine ses gestes, il a eu à cœur de donner une autre vie, d’abord grise, plus colorée par la suite, dans ses peintures à l’huile, ses pastels, enfin ses aquarelles. Mais il se peut que cette chronologie ne soit pas moins fictive que les étranges bestioles tenant lieu de muses à l’artiste…
Pourquoi a-t-il préféré le pinceau à des médias plus modernes ? Un cambriolage sévère l’ayant privé de ses instruments de travail favoris : appareils photo, caméras numériques, etc., Frédéric Pollet s’est résolu à ressortir de ses tiroirs un attirail plus traditionnel négligé par les voleurs, par lui aussi peut-être ; eu égard à la manière dont il a remédié à cette privation, je me demande s’il ne faut pas s’en réjouir.

Haeckel_Anthomedusae

Ernst Haeckel, Anthomedusae, planche des Formes artistiques de la Nature.

Alors que poissons et crustacés garnissent nombre de tableaux dont les musées s’enorgueillissent, pas seulement pour des raisons ressortissant à la gastronomie, peu d’artistes, du passé ou du présent, ont manifesté de l’intérêt pour les méduses — il est vrai qu’elles ont une réputation négative, sont difficiles à observer in situ et perdent hors de l’eau l’essentiel de leur pouvoir suggestif, elles sont de surcroît indigestes, voire toxiques. Ernst Haeckel (1) fut l’un des rares a leur donner des lettres de noblesse picturales. Dessinées avec une préoccupation constante du détail significatif, ses méduses sont strictement identifiées et classées, le fil conducteur est scientifique ; mais ce souci de l’exactitude dans la restitution des moindres parties de l’animal, cette obsession de l’ordre et de la symétrie, octroient à ses images une indéniable beauté, sans commune mesure, évidemment, avec celle de l’animal diaphane nageant dans son milieu naturel tel que le montrent les documentaires ou les photographies réalisés par des plongeurs. C’est d’ailleurs à son élasticité, à sa transparence bleutée qu’ont été surtout sensibles les quelques écrivains qui lui ont réservé un traitement romanesque. Mais plus encore que Victor Hugo (2) ou Jules Verne (3), dans des ouvrages où leur évocation était assez prévisible, Paul Valéry a rendu à l’élégance de leurs mouvements un hommage magnifique et inattendu. Après les avoir comparées à des danseuses pour faire sentir son émerveillement devant leur grâce sensuelle, il se ravise : « Point de femmes, mais des êtres d’une substance incomparable, translucide et sensible, chairs de verre follement irritables, dômes de soie flottante, couronnes hyalines, longues lanières vives toutes courues d’ondes rapides, franges et fronces qu’elles plissent, déplissent ; cependant qu’elles se retournent, se déforment, s’envolent, aussi fluides que le fluide massif qui les presse, les épouse, les soutient de toutes parts, leur fait place à la moindre inflexion et les remplace dans leur forme. Là, dans la plénitude incompressible de l’eau qui semble ne leur opposer aucune résistance, ces créatures disposent de l’idéal de la mobilité, y détendent, y ramassent leur rayonnante symétrie. » (Degas Danse Dessin, Gallimard, 1938, p. 30.)

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Lévitation n° 14, 2012, pastel.

La façon dont Frédéric Pollet aborde ces êtres primitifs est fidèle et libre à la fois. Il les traite comme des individus pourvus de caractéristiques physiques bien différenciées : forme, surface, couleur, quitte à laisser flotter leurs contours dans une sorte de dilution progressive qu’il refuse d’ailleurs de conduire à son terme. C’est en gros plan, et même à bout portant, qu’il leur tire le portrait. Jamais néanmoins, à la différence de Haeckel par exemple, il ne les regarde comme les représentants typiques de telle ou telle espèce, nulle ambition taxinomique n’oriente cet observateur aimant la rêverie.
Je me souviens du jour où j’ai découvert ses méduses, dans l’appartement qu’il occupait alors, à Montparnasse. Au mur, présence en quelque sorte propitiatoire, une photographie en noir et blanc montrait une baigneuse dont la tête seule émergeait ; peignés par les vagues, ses longs cheveux attiraient l’attention. Je me souviens de l’excitation de Frédéric au moment de sortir les feuilles des cartons où il les gardait jalousement, tel un collectionneur ; de son enthousiasme juvénile pour me montrer ses dernières captures. Une fois le papier cristal enlevé — sa transparence imparfaite faisait un écho amorti à celle, luisante, des animaux —, les trophées multicolores d’un pécheur sans canne, sans harpon, sans filet, surgissaient tout à coup sous mes yeux éberlués. Des méduses parfois montrées en vue plongeante, le plus souvent de profil (si tant est qu’un tel mot convienne à des êtres de ce genre), comme si le peintre s’était plu à les accompagner dans leurs déplacements ; des méduses ayant rejeté toute leur eau et absorbé les couleurs du ciel, de la terre, des fleurs. En vérité, outre qu’elles ont été longtemps tenues pour des végétaux par les zoologues, les méduses sont homochromes, leurs couleurs changent au gré des variations du milieu ambiant ; celles de Frédéric Pollet, c’est en fonction de son humeur qu’elles ont reçu telle ou telle pigmentation, mais c’est pour toujours qu’elles sont conservées, à l’instar de ces animaux disparus dont on connaît l’anatomie par leur empreinte dans la roche ; du reste, spécialement pour les pastels, l’artiste n’a-t-il pas retourné sur elles le pouvoir pétrifiant de la divinité grecque d’où vient justement leur nom (4) ?

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Sans titre, 2014, aquarelle.

Les méduses, on peut en voir de près dans certains aquariums, Frédéric Pollet les y a observées, du moins je le présume. Revenu dans son atelier, il les a extraites du bassin, disons de sa mémoire ou de ses songes, puis les a essorées pour une résurrection définitive, en effleurant le papier.

© Gilbert Pons, La Blanquié, novembre 2014 – Turbulences Vidéo #86

Notes :

1 – Naturaliste et philosophe allemand (1834-1919), disciple de Darwin, c’est lui qui créa le mot écologie, en 1866. Publié à la charnière des deux siècles, richement
illustré par ses soins, Formes artistiques de la Nature (Kunstformen des Natur) eut une influence déterminante sur l’Art nouveau, mais aussi sur un photographe comme Karl Blossfeldt, grand photographe allemand (1865-1932), pionnier du courant novateur appelé « Nouvelle objectivité » (Die Neue Sachlichkeit).

2 – Victor Hugo, Œuvres complètes, Romans, vol. 3, Les travailleurs de la mer (1866), I, 1, VII, Robert Laffont-Bouquins, 2002, p. 66-67.

3 – Jules Verne, Vingt-mille lieues sous les mers (1870), L. de Poche, 1966, p. 357-358.

4 – Intrigué par la similitude entre les serpents qui tiennent lieu de chevelure à la plus connue des Gorgones et les nombreux tentacules de cet animal, l’illustre naturaliste suédois Carl von Linné, (1707-1778) lui a attribué ce nom ; décision renforcée à ses yeux par le pouvoir d’inoculer du venin qu’ont en commun serpents et méduses.

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Sans titre, 2014, aquarelle.

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