PINGPONGSCREEN

Entretien avec Fred Sapey-Triomphe, propos recueillis par Étienne Brunet.

separationEtienne Brunet
Hum, je vais essayer de ne pas bafouiller. Quand on touche la lumière on se brûle. J’adore ta manière de capter la lumière, de la tamiser, de l’encapsuler par le truchement d’une balle de ping-pong diffusant la lumière d’une LED enfermée à l’intérieur. Cette action multipliée par des milliers de « balles lumières », des hyper gros pixels basse définition créent une œuvre fantastique.

Fred Sapey-Triomphe
Ça vient de mes études de peintre. J’avais fait les Beaux-Arts de Paris. J’ai gardé la qualité picturale de la matière. Les tableaux des grands peintres ont tous fait évoluer le médium de la peinture, les rapports de contraste, de tons, de chromatisme. Aujourd’hui, je trouve qu’avec les LEDs, les lumières électroniques et tout ce qui s’ensuit, nous avons des nouveaux territoires à explorer. Voir un Monet est un plaisir pour la rétine, c’est hallucinant tellement c’est beau ! On peut rester deux heures de près, de loin, il a des richesses de gammes, de tons, de douceur, de contrastes. Il ne fait jamais mal aux yeux et pourtant c’est hyper fort ! Tout est là ! Idem avec une tapisserie du Moyen-âge, un tissu africain. Les pièces réussies sont un régal pour les yeux. J’essaye de faire plaisir avec mon boulot. Je m’adresse à la rétine.

E.B.
J’aime chez toi, ce « fun », ce plaisir des yeux, ce coté constructif. Moi je suis désespéré, j’ai une vision noire, négative, destroy de l’image électronique comme artefact diabolique du monde réel. L’année passée, je te présentais comme un gars qui faisait un art sain et positif, un gars sportif et dynamique. Tu m’avais dit : « Non je vais passer pour une blonde, c’est mal vu dans l’art contemporain. » (Rires).

F.S.T.
Les sensations les plus fortes sont procurées avec un minimum de moyens. J’aime quand le ratio entre l’effet produit et les moyens mis en œuvre est au bénéfice du résultat. Un minimum de moyens pour un maximum d’effets. Je suis derrière mon travail. Il faut avoir une attitude personnelle équilibrée et modeste pour tendre vers ce but. Ce n’est pas un voyage au bout de l’enfer. C’est l’inverse. J’essaye toujours de produire quelque chose avec l’idée d’émerveillement. J’ai aussi étudié au Japon et ça m’avait profondément marqué. J’avais fréquenté de jeunes artistes. L’attitude qu’ils ont par rapport à leur boulot est très différente de ce qui existe ici à Paris, ou à Berlin où j’étais aussi. J’essaye de reprendre leur attitude. Ça m’a imbibé : ils rentrent dans leur travail, ils le nourrissent de l’intérieur. Le système d’écriture du Japonais est très complexe. Comme les mots peuvent avoir plusieurs sens, il leur faut préciser quelle est l’écriture pour l’interpréter correctement. Depuis des siècles, quand deux personnes parlent entre elles, elles décrivent le caractère sur un écran « virtuel » transparent. Je dis un mot et en même temps je dessine le caractère avec mon doigt. Mon interlocuteur ne me regarde pas mais regarde mon doigt et devine à l’envers le caractère que je suis en train de dessiner. Ils interposent des sortes d’écrans entre eux. L’image est imbibée d’un autre vécu, d’un autre désir. L’idéogramme est une image résumée. Il y a cette espèce de dynamisme, d’énergie qu’ils impulsent dans l’image. A contrario, en Occident l’image est très liée à notre passé religieux, au contexte macabre de la crucifixion, c’est plus dur. L’image est sacralisée alors qu’au Japon elle fait partie d’un processus vital. J’essaye de garder cette idée : un échange d’énergie entre les gens. Je suis content quand les gens sortent de mon expo et me disent qu’elle leur a donné la pêche. En ce sens mon travail est modeste.

E.B.
Tu casses l’image de l’écran. En 2014 le truc réel est d’arrêter d’être négatif. Je viens de la dialectique de Karl Marx : « la négation de la négation ». Une conception simpliste de l’électricité : mettre son doigt dans la prise. Bien sûr j’adore la lumière, métaphore occidentale de la manifestation de Dieu. Pour moi la lumière des écrans grille mon être comme un insecte attiré par une lampe qui le brûle. J’ai aimé l’aspect métaphysique de ton œuvre : des milliers de balles de ping-pong avec une lumière enfermée à l’intérieur. Tu arrives à sublimer l’écran avec l’encapsulation de chaque lumière par chaque balle de ping-pong semi-opaque.

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ElectroYeti, Cour Saint-Emilion, décembre 2013 © Fred Sapey-Triomphe /ADAGP 2014.

F.S.T.

Je veux avoir la puissance sans être agressif ni violent. C’est la volonté d’avoir un effet pictural avec un maximum d’intensité et de pigmentation avec toujours des moyens limités. Ça part de l’idée que la LED, le faisceau de la diode électroluminescente est très agressif. Il a une longueur d’onde presque aussi courte que les lasers. Il domine l’œil à la manière des lasers, on est loin des ampoules tungstènes. L’œil est capté par l’écran, il est rattrapé par le rayon qui l’aimante. En ce sens les écrans LED nous contrôlent. Le fait de mettre les LED dans des petites capsules crée un filtre qui diminue une part de l’intensité lumineuse mais aussi d’une manière plus symbolique le rayon ne pénètre que si la personne veut être face à lui. L’intensité lumineuse est tellement amoindrie par ce système d’écran qu’on a le choix de ne pas le voir. Il se perd dans l’espace. Par exemple à l’expo de l’hôtel Meurice il y avait des écrans de 20 mètres carrés, à aucun moment on ne se sentait agressé par la lumière.

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Le Mur bleu, Nuit Blanche Paris, octobre 2012 © Fred Sapey-Triomphe /ADAGP 2014

E.B.
Tu laisses le choix à l’œil. Tu donnes la conscience que l’on peut ne pas regarder. Par exemple au Cours Saint-Emilion, ton installation pour la deuxième année consécutive est un gigantesque auvent de lumières qui surplombe le visiteur et longe toute la rue…

F.S.T.
Je me réfère souvent à la peinture, on a tellement d’exemples intéressants. Il y a la tradition dans l’art pictural occidental des plafonds peints de l’époque baroque par les Tiepolo qui étaient une famille d’artistes. Ils avaient des chantiers dans toute l’Europe. Ils réalisaient des fresques plafonnières dans différents lieux, c’était des commandes d’art décoratif. A l’époque c’était considéré comme du grand art, maintenant c’est très dévalorisé. Quand on regarde un Tiepolo, si on prend le temps de bien le voir, ce sont des tableaux extraordinaires, des déflagrations lumineuses et colorées.  Très beau avec une foule de détails. J’essaye de m’inspirer de ces grands artistes baroques qui provoquaient un émerveillement visuel, très coloré, très riche, très dense qu’on pouvait choisir de ne pas regarder car ils étaient à 15 mètres de hauteur.

E.B.
Dans un autre sens l’écran est mouvant avec « La Rosace » que tu avais fait pour le “Musée Eclaté en Normandie”. Ce sont des LEDs installés sur deux hélices qui tournent à grande vitesse. Avec la persistance rétinienne on voit un écran circulaire diffusant des images psychédéliques.

eb_rosaceF.S.T.
« La Rosace » c’est un peu diffèrent. Elle est plus hypnotique et du coup elle provoque chez certaines personnes un phénomène de rejet. Cette rotation à 200 tours minutes les met mal à l’aise, leur donne le vertige. Il y a des gens qui s’écartent vite mais ceux qui restent passent longtemps à la regarder. L’image à grande vitesse de rotation finit par être totalement fascinante, hypnotisante. Elle reprend les caractéristique de la LED filtrée par une espèce de toile blanche très épaisse, magnifique qui diffuse un peu comme les balles de ping-pong. Le faisceau lumineux n’est pas agressif. L’idée principale est de mettre la lumière en mouvement. Les systèmes mécaniques qui font bouger une lumière n’existent pas dans le commerce, faire tourner par exemple des ampoules sur elles mêmes. A priori une source de lumière est fixe, à part les moyens de transports. Pourtant la lumière c’est du mouvement. L’idée de « La Rosace » c’est les « Anemic Cinéma » de Duchamp, enfin c’était juste des disques qui tournaient, c’est un peu diffèrent. L’idée de déplacer à grande vitesse des sources de lumière entraîne des stratagèmes et des conceptions mécaniques et lumineuses assez sophistiquées, on ne va pas rentrer dans le détail technologique. Il y a un petit mécanisme assez complexe pour que ça puisse être opérationnel. Le photon lui même est soumis à une pulsation interne qui augmente sa nature dynamique. Ce qui fascine les gens : sentir inconsciemment que la chose ne va pas de soi. Pourtant ça marche, ça tourne !

E.B.
On fera un autre entretien avec l’ingénieur Yann Guidon et le codeur Colin Bouvry qui collaborent avec toi depuis des années pour parler de l’aspect technologique de ton œuvre. Une bonne équipe ! Pour terminer, dis-moi, pourquoi as-tu besoin de musique dans tes sculptures de lumière ? J’ai été passionné et enchanté de travailler avec toi.

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F.S.T.
Ça part du principe que les installations lumineuses mettent tous les sens à contribution. On découvre l’intégralité de l’espace transfiguré par la lumière, les reflets sur le sol sur les murs. On ne regarde pas seulement l’œuvre mais l’interaction de l’œuvre dans les lieux et forcément l’environnement sonore, les parasites, les bruits ambiants etc. Si l’espace sonore n’est pas bien travaillé et pris en compte ce sont les bruits quotidiens qui viennent nuire et entrer en collision avec l’œuvre. L’intérêt de travailler avec un musicien c’est de définir un parcours total. Travailler avec toi c’est génial, tu es quelqu’un qui sait écouter et mettre au service de la pièce une palette de sonorités immense. Tu composes un environnement sonore renforçant l’idée de mouvement.

E.B.
Merci, à bientôt.

© Propos recueillis par Étienne BrunetTurbulences Vidéo #86

Musique pour les œuvres de Fred Sapey-Triomphe : Etienne Brunet Art Electronic Ambiant – Music 4 Fred.

 

 

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