Thomas Israël en cinq états

Par Raya Baudinet-Lindberg.

separationAnatomie plastique

Thomas Israël navigue dans les ressources du matériau vidéo comme vecteur de transmission de questionnements sur les limites du corps dans l’espace, le passage du temps et les peurs inhérentes aux expériences sensorielles dont lui-même est traversé. Les thématiques à partir desquelles il construit nombre de dispositifs allient images virtuelles et objets concrets. Ustensiles de cuisine en métal, coiffeuses à miroir, lits doubles, boîtes magiques sont les surfaces réfléchissantes de son théâtre anatomique. Visage, ventre, crâne, œil, le sien, le nôtre, Thomas Israël explore nos habitacles physiques pour en faire éclater les bordures à coups d’expansions et d’altérations. Il en ressort une dramaturgie imagée et textuelle à partir du corps, qui figure autant son propre feuilleton sentimental que l’énigme de la chair.

Synesthésie

Ses images font corps littéralement avec le spectateur. Dans les cadres proposés par ses modules interactifs, on se penche pour voir, on se couche pour sentir, on s’enferme pour habiter. Black Box en forme d’isoloir, ou chambre à coucher, le regardeur captif joue aussi sa propre partition sensorielle, selon un champ d’expériences synesthésiques. La proposition Méta-crâne est une de ces formes d’immersion interactive. Cette installation, qui permet des associations libres entre images, comme il en existe dans la pensée, a pour principe de faire se mélanger des films du vidéaste selon des critères programmés.

Pour le regard sont appelés alors des films qui concordent entre eux en fonction de la colorimétrie ou du contraste. On va ainsi d’un film aux dominantes vertes à un film plus vert encore. Cette interactivité interne de l’ordinateur se combine à une interactivité externe via le spectateur, dont l’humeur — calme ou agité — captée par une caméra infrarouge influera sur la vitesse et le nombre de liens entre les films.

J-P_Ruelle-Meta-crane_M1_1_WEB

Mêta-crâne, Photo : JP Ruelle.

Avec Méta-crâne, il s’agit pour chacun de s’y voir, et d’y voir ce qu’il veut. Une façon d’assister au spectacle de la conscience. Une conscience de nos perceptions qui varie en fonction des différents états du corps.

Materia Viva

Si Thomas Israël a choisi de filmer des corps qui dansent, c’est sans doute parce que cette discipline ouvre la surface à une dimension tierce : une chair silencieuse, et néanmoins mouvante, se déploie dans l’espace. Thomas Israël produit donc un geste numérique quand le danseur offre la physicalité d’un mouvement. Le geste de filmer est un acte de faire avec un objectif fonctionnel, quand le mouvement filmé est déjà une représentation. De sorte qu’il y a entre le danseur qui s’anime et le vidéaste un pacte du style. L’un filme et fomente une archive, l’autre chorégraphie un tracé. Dès lors, c’est dans l’attente d’un signe commun que le danseur et le créateur d’images se rencontrent. Rien n’est isolé. Les images ont cette capacité d’être à la fois anonymes et intimes : un matériau vivant et cependant porteur d’un vide à remplir, celui du phénomène.

Tactile

Il ne lui suffit pas de capter et de montrer, Thomas Israël est tenté par le tactile. La force est là, partir d’une impalpable image en circulation pour donner à voir ce qui touche. On sait que le toucher peut être une expérience de la profondeur, à l’instar de la danse staccato de Claudio Stellato dans la série Palindrome. Une transe ou une étreinte dont on se demande qui voit : l’œil de la caméra ? l’œil du danseur ? l’œil du spectateur ? à cela s’ajoute la boucle du film et du beat musical qui sans cesse avance et recule, recule et avance, afin de centrer et décentrer le cadre. Expérience diffractée où se confondent l’envers et l’endroit, la droite et la gauche du danseur, le cadre et le fond de l’écran. La profondeur du cadre est alors, par la puissance centripète du danseur, décuplée.

Palindrome_serie-Never_Even

The palindrome serie

Principe et fin

Thomas Israël reste fasciné par les méandres infinis de la profondeur de champ, une mise en abysse qui marque l’absence de limite entre corps et écran, avec au besoin la fusion des chairs devenues écrans sur lesquelles s’impriment des mots — on pense à la vidéo ELLEs. Dans cette lignée, Thomas Israël a pu installer son travail dans des antres souterrains où le corps s’abstrait du monde du dehors. Anfractuosités de la roche pour Le Ventre du monstre et le projet DreamTime, qui apparaissent comme les toiles de fond d’une expérience archaïque de retour aux origines. Expérimentation d’un autre genre de vertige, Horizon TröM se trouve être, a contrario, pour le spectateur, celle de notre finitude annoncée. Une installation qui montre la mort, comme part constitutive du vivant. Une tentative d’apprivoisement de ce qui est rejeté et non traité par notre société thanathophobe. La mort vue avec le regard le plus vif.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

© Raya Baudinet-Lindberg, – Turbulences Vidéo #86

Raya Baudinet-Lindberg, critique d’art (AICA), professeur d’esthétique, dramaturge, est une artiste associée au centre Art et Performance aux Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s