Trois femmes et les boucs à nier

Par Jean-Paul Gavard-Perret.

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Malissa Rérat, « L’art vidéo au féminin, Emmanuelle Antille, Elodie Pong, Pipilotti Rist », Presses polytechniques et universitaires romandes, EPFL, RLC,  Lausanne, 2014

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En  prélude de son ouvrage sur trois vidéastes suisses de premier plan Mélissa Rérat rappelle que dans la pratique d’un tel art trop longtemps et uniquement il n’y eut que des papas. Mais faire fonctionner la vidéo au masculin permettait de montrer moins sous couvert toutefois de montrer plus. Entendons  exhiber des corps des sirènes, techniciennes de surface des fantasmes masculins et pour que les draps s’en teignent. Mais avec (entre autres) les trois Suissesses il en va autrement. Des scénographies rêvées d’Emmanuelle Antille (« Wouldn’t it be nice », « Angels Camp ») aux jeux de rôle drôlatiques forgés de pop culture d’Elodie Pong (« Je suis une bombe », « After The Empire ») aux délires hystériques de Pipilotti Rist (« I’m Not The Girl Who Misses Much », « Blutclip ») le féminin gagne en factures et postures. Le féminin s’y démultiplie de la femme fatale à la vamp, de la mère parfois nourricière et parfois dévorante.

Mélissa Réarat explique comment par leurs vidéos les trois suissesses  (qui ne sont en rien adeptes des Trois Suisses) se veulent les sorcières dégingandées. Elles affranchissent les images de leurs poids officiels et « mâlins ». Les modèles en vogue sont remplacés par leurs drôles cadavres exquis. Avec elles ils ne font pas que se retourner dans leur tombe : ils dansent des sarabandes infernales de quoi faire ravaler à Lars von Trier son dentier. Il ne s’agit plus de jouer du flûtiau dans la chapelle systite pour y mettre le feu avant la raie qu’on panse.  Les vidéos des suissesses se font vipères et vitupèrent visuellement. Elles « diluvent » sans pitié pour le phallus symbolique. Il en sera sans doute fort « Marie » car elle ne couche plus. Pour cela les trois artistes articulent le « filmique » selon des gymnastiques acrobatiques. Une manière de jeter un seau d’eau sur les chiens et leur queue mentale penaude – sauf à savoir jouir d’images où les fantasmes ont mieux à faire qu’à repousser comme du chiendent.

Universitaire ce livre restera néanmoins une référence et un appel. Il montre comment des vidéastes femmes  font grincer ce qui colle aux quintes comme aux tierces. Chaque vidéo écorche, agrafe une manière de voir. Tout devient à la fois rose et  rosse. Les artistes rappellent   que si l’envie maternelle ne passe pas, elle se retourne en corps inédit. L’épi ne s’y mouille pas forcément ni s’enfonce dans la hure. C’est ainsi que l’image féminine entonne ses gloria loin du lait maternant.  Les vidéos font sauter le loquet des lois du père et renonce au jus de pater. Ce sont des épreuves de désobéissance civile. Voilà l’homme reclus au rang de bouc à nier. Pour les plus louches d’entre eux il y aura là passage de l’obscène au schizophrène,  du « Couplez ! » au « Coupez !».  Contre les anesthésies et les faux pas de  faux papa les trois vidéastes  sortent la femme du rang de marionnette dont l’homme tire les ficelles. Il convient de suivre leurs parcours pour comprendre de quoi le mâle est fait et la femme refaite. Dans la forêt de telles vidéos l’image se fait incendiaire. Le cerveau garde ses rêves parce qu’Eve n’est plus traitée en viande. Surgissent bien des fables nouvelles. S’y témoigne de l’histoire ceinte en diablesse. Et s’il reste un baiser c’est celui que l’une d’entre elles adresse au laid preux.

© Jean-Paul Gavard-Perret – Turbulences Vidéo #86

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