TRANSCULTURES@VIDEOFORMES 2015

Par Julien Delaunay.

separationFondé en 1996 à Bruxelles, Transcultures est historiquement le premier Centre interdisciplinaire pour les cultures numériques en Belgique. Il jouit aussi d’une forte reconnaissance à l’international où ses productions et les artistes qu’il défend sont diffusés régulièrement. Avec l’installation en 2008 à Mons où Transcultures a initié, dès 2003, le festival City Sonic[1], les arts audio sont devenus une composante forte des champs inter et indisciplinaires défendus par Philippe Franck et son équipe. Mais celle-ci a également renforcé la dimension numérique, refusant les nouveaux ghettos et s’ouvrant autant que possible à la sphère culturelle « traditionnelle ». Pour sa trentième édition, Vidéoformes invite la dynamique structure belge[2] à présenter une sélection d’œuvres numériques et audio-visuelles (exposition Gif Art, performances et sélection vidéo) tandis que des propositions Vidéoformes seront présentées fin novembre dans les Transnumériques, la Biennale des cultures numériques qui sera, avec City Sonic, un événement fort de Mons2015, Capitale européenne de la culture élue sur un slogan « quand la culture rencontre la technologie » qui pourrait aussi résumer le positionnement de Transcultures.

Vidéoformes et Transcultures partagent une histoire des arts proto numériques, l’un venant de la vidéo et l’autre des hybridités audio-visuelles et scéniques. Les deux structures qui font également partie du RAN (Réseau des Arts Numériques regroupant une cinquantaine de festivals, centres, laboratoires de recherches, écoles d’art…internationaux, initié et coordonné par le Centre des Arts d’Enghien-les-Bains) dont Transcultures est un membre fondateur, ont évolué en défendant les cultures numériques tout en rappelant des balises qui ont mené à leur développement actuel. Autre trait commun entre les avant-postes clermontois et montois, un goût prononcé pour l’altérité et la singularité qui, en ces temps normatifs, sont synonymes de résistance pour une alter culture qui doit aussi actualiser ses modes de fonctionnement.

En octobre dernier, Gabriel Soucheyre était invité à Mons à présenter une sélection Vidéoformes à caractère numérique à l’occasion de la manifestation Vice Versa (de la recherche à la création numérique) organisée par Transcultures dans le cadre de la Quinzaine numérique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et à rencontrer, avec Natan Karczmar (fondateur des Vidéocollectifs, initiative internationaliste d’échanges vidéo soutenue, depuis des années, tant par Transcultures que Vidéoformes), les enseignants de l’Ecole d’Arts Visuels Arts2. Celle-ci est un partenaire régulier de Transcultures notamment pour son programme de conférences/rencontres/workshops « Emergences numériques et sonores »[3]. Le directeur de Vidéoformes a également croisé à Mons, Jacques Urbanska, co-commissaire artistique de cette première édition de Vice Versa, multi artiste et chargé de projets réseau/media arts pour Transcultures. Dans ce cadre, celui-ci coordonne les Transnumériques Awards[4] qui promeuvent différentes formes d’arts en réseau (installations, performances, GIF, mêmes, dispositifs géolocatifs,…). Ils ont décidé de lancer un appel à projets commun et d’en présenter la première étape pour 2015, à Clermont-Ferrand. Cette année, les Transnumériques Awards font la part belle au format GIF, (images animées le plus souvent mises en boucle). « Si les GIF des débuts du Web étaient très simples, on observe qu’une nouvelle génération d’artistes qui a étendu la palette topique et esthétique, est apparue fin des années 2000 » remarque Jacques Urbanska. Les GIF ont fait l’objet de nombreuses expositions online[5], mais ont également pénétré, ces dernières années, les galeries d’art contemporain. « Le GIF nous intéresse tout particulièrement par rapport à ce qu’il génère comme points de rencontres d’une certaine culture dont il est devenu, si pas l’emblème, en tous cas l’exercice de style… » précisent Jacques Urbanska et Philippe Franck qui avaient déjà présenté lors du festival VIA à Mons, une exposition à la Maison Folie de Mons, intitulée spamm.be (du nom du site lancé à cette occasion) sur les arts en réseau qui avaient également décerné un prix Art(s) & Network(s) à Jim Punk, Fabien Zocco ainsi qu’au projet m0us310n.net / mon3y.us. L’expo Gif Art pour Vidéoformes prolonge cette approche avec une nouvelle sélection d’œuvres de ce format et trois lauréats qui seront annoncés publiquement lors de la soirée du 21 mars.

La sélection Transcultures à Vidéoformes

Pour Philippe Franck, « on retrouve dans ces arts en réseau intempestifs, qui fusent de tous les côtés et obligent aussi à repenser le mode de production et de diffusion, une énergie et un foisonnement qui rappellent, dans un contexte technologique, sociétale et culturelle différent, l’explosion du vidéo art dans les années 80 et 90 ». Une forme qu’il a bien connue à cette époque en collaborant avec le combo Hanzel & Gretzel[6] souvent sélectionné dans les festivals d’art vidéo puis, à partir des années 2000, avec Régis Cotentin dont Transcultures défend le travail, y compris dans ses formes installatives et performatives. On retrouve trois films fantasmagoriques (sur des musiques de Scanner, Paradise Now, DJ Olive et Jean-Paul Dessy/Musiques Nouvelles) du réalisateur français dans la sélection vidéo Transcultures pour cette édition de Vidéoformes tout comme des œuvres, dans des esthétiques très différentes, de la plasticienne belgo-portugaise Natalia de Mello qui se joue de la culture technoïde avec un humour low tech décapant, mais aussi quatre courtes vidéos de la jeune artiste visuelle et musicienne post rock bruxelloise Stéphanie Croibien dont on découvre l’univers poétique et sensuelle, innervé par une certaine mélancolie, ainsi que deux oeuvres intrigantes et tout aussi inclassables des complices Jacques Urbanska et Paolo Dos Santos (réalisateur, acteur et performer helvético-portugais).

Christophe Bailleau également invité par Paradise Now[7] pour produire en direct les bandes-son live de la soirée Bring your own projector le 20 mars à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Clermont-Ferrand, est aussi de cette « trans partie » avec Sérotones et Fumigènes qui toutes deux, jouent des relations vibratoires et subtiles entre images à la fois figées et changeantes d’un quotidien étrange, et des entrelacs de textures musicales électroniques. Ce rapport dynamique image-son qui joue des complémentarités plus que du simple collage, serait un des fils rouges dans cette sélection hétéroclite qui reflètent aussi l’hybridité souvent jubilatoire et –dixit Philippe Franck – un « refus obstiné d’assignation à résidence » chers à Transcultures depuis ses origines.

Comédienne, performeuse, réalisatrice française installée à Bruxelles et volontiers transcommunautariste dans un pays où la culture, pourtant richement métissée, est institutionnellement scindé, Ariane Loze[8] incarne la liberté artistique qui est aussi au cœur de l’engagement de Transcultures. Ses MÔWN (Movies of my own) où elle tient tous les rôles devant et derrière la caméra, sont un exemple de la dimension contextuelle qu’a exploré Transcultures à travers ses projets et festivals (City Sonic avec son parcours d’installations sonores métamorphosant des lieux du centre ville montois composant chaque été différents, en est un exemple sonnant) et qui sans doute explique aussi la dissémination de ses projets hautement modulables et adaptables aux différents cadres de présentation et qui se nourrissent aussi de ces étapes pour compléter leur production.

Enfin le duo Pastoral formé par Christophe Bailleau et Philippe Franck qui outre ses activités chez Transcultures et au manège.mons, se montre également très actif, depuis les années 80, dans le champ de la création sonore et intermédiatique, est invité le 19 mars à créer un concert-vidéo qui passe par des plages impressionnistes, des fragments post folk et des pièces électro claires-obscures dialoguant avec des images, snapshots d’un sur-réel halluciné, réalisées, pour l’occasion, pour les deux compères. Pastoral comme Gauthier Keyaerts aka The Aktivist, 48 Cameras, Steve Kaspar, Isa Belle + Paradise Now, Supernova, Maurice Charles JJ…et d’autres artistes audio belgo aventureux sont défendus par Transonic, un « label pour les musiques et les sons autres » lancé par Philippe Franck (en complicité avec Gauthier Keyaerts), sur lequel on retrouve également les compilations City Sonic.

Connectivité et multi créativité

Impossible d’englober ici la constellation Transcultures également très impliquée dans les Pépinières européennes pour jeunes artistes (réseau regroupant une trentaine de pays offrant des résidences de création, dont Philippe Franck est coordinateur national pour la Belgique francophone et y a donné une orientation numérique qui en fait sa spécificité) mais aussi dans divers échanges avec le Québec (partenariats, résidences et co-productions avec la Société des Arts Technologiques/SAT, Rhizome et la Chambre Blanche) notamment, et d’autres réseaux dont la «  Creative Valley » (regroupant des opérateurs numériques privés et publics de cette région montoise particulièrement fertile en institutions et infrastructures culturelles et qui a su attiré outre Google Research et le Microsoft Innovation Centre, un nombre exponentiel de start ups orientés NTIC) et TWIST, le cluster des Technologies Wallonnes de l’Image, du Son et du Texte, dans lesquels Transcultures œuvre pour créer des liens créatifs entre entreprises « innovantes » et créations numériques en s’interrogeant aussi sur les mutations des industries culturelles.

Outre les publications audio et papier que Transcultures produit ou auquel ce « centre nomade » collabore, il est également très présent sur le web avec ses sites dédiés mais aussi en soutenant la plate-forme de veille arts-numeriques.info (un vivier d’infos, d’appels à projets, de documents et d’articles que Transcultures désire aussi développer et ouvrir encore davantage à la communauté) initiée par Jacques Urbanska.

Persuadé que la chaîne de production artistique actuelle ne peut faire l’impasse tant sur la dimension réflexion (outre les publications, organisation de débats, conférences, symposium et rencontres décloisonnées et autre « think tank open source ») que d’une sensibilisation/médiation -elle aussi à réinventer- avec les outils numériques mais aussi les usages et les imaginaires qu’ils génèrent, Transcultures développe un programme d’ateliers « Creative Kids » à Mons (notamment avec le FabLab Mons dont il fait partie) mais aussi à Bruxelles, en Wallonie et dans le Nord de la France, proposant, à l’année, des ateliers courts et adaptés[9] donnés par des créateurs, à destination des jeunes publics ainsi que de publics dit « empêchés » ou « défavorisés ». Dans l’esprit de Philippe Franck, il faut d’abord identifier puis relier et sans doute réinventer toutes ces « transcultures » pas seulement artistiques mais aussi sociétales, économiques et technologiques. C’est un peu de cette grande aventure connective et libertaire qui nous est donné à voir et à écouter à Vidéoformes 2015 à travers des formes qui privilégient la rencontre intime au spectacle global.

© Julien Delaunay, 2015 – Turbulences Vidéo #87

Lien :  Soirée TRANSCULTURES

separation[1] Un livre – City Sonic, les arts sonores dans la cité, sous la direction de Philippe Franck vient d’être publié, dans une version français-anglais, par les Editions La Lettre Volée (Bruxelles). Voir aussi le site www.citysonic.be et les compilations CD City Sonic produites par Transcultures.

[2] En 2014, Vidéoformes avait déjà accueilli des projets de Gauthier Keyaerts (en collaboration avec François Zajéga pour Fragments#43-44) et Thomas Israël (avec sa performance solo Skinstrap), artistes également soutenus par Transcultures et l’Institut de recherche numediart à l’Université de Mons, partenaire régulier du Centre des cultures numériques et sonores.

[3] Transcultures en partenariat avec plusieurs écoles d’art belges (Arts2, La Cambre, Saint-Luc Bruxelles,…) et françaises (ENSA Nice-Villa Arson, ENSA Bourges, ESAD Strasbourg,…) a ainsi permet à des dizaines de projets d’étudiants d’être encadré technologiquement pour être finalement présentés dans les festivals associés City Sonic et Transnumériques mais, pour certains, aussi d’être diffusés à l’international.

[4] Anciennement nommés « Mobile Awards-Art(s) & Network(s) ».

[5] Transcultures a également lancé en 2013 le site spamm.be qui, en complicité avec spamm.fr piloté par l’artiste-activiste Systaime (spamm.fr avait eu sa première exposition hors web et remarquée lors des Transnumériques en 2012 à Galeries-Bruxelles), propose des oeuvres de net/web art d’artistes belges et internationaux dont une série de GIF animés, mais aussi un corpus de textes critiques et théoriques sur les différentes formes d’arts en réseau que promotionne également les Transnumériques Awards.

[6] Daniel Mangeon, décédé en 2000 et dont l’œuvre météorite et subliminale continue d’être défendue par Transcultures.

[7] Musicien hybride bruxellois, collaborateur de poètes (dont Gerard Malanga et Ira Cohen), vidéastes, chorégraphes, metteurs en scène et d’autres chercheurs sonores.

[8] On la retrouve aussi dans la vidéo de Jacques Urbanska et Paolo Dos Santos, Ball Bunny Girl, dans la sélection Transcultures@Vidéoformes 2015.

[9] Ces programmes d’ateliers sur mesure s’intitulent « Digital Kids », « Sonic Kids », « Nomades numériques »…selon qu’ils soient plutôt centrés sur les nouvelles pratiques audio, numériques ou encore qu’ils aillent à la rencontre de communautés spécifiques.

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