Entretien avec Nadia Seboussi


Je suis née en Algérie, dans les hauteurs d’Alger, à Bouzaréah, un endroit magnifique au sommet d’une colline qui surplombe la mer.

Je suis d’une famille de dix enfants dont il ne me reste que cinq sœurs et un frère. L’une des sœurs que j’ai perdue lorsque j’avais 10 ans, elle en avait 17, s’était beaucoup occupée de moi au point que je la considérais comme ma mère. J’ai été très marquée par sa perte malgré ma réaction très positive et responsable.
Mes parents étaient originaires de la petite Kabylie, entre Bougie et Sétif. Mes parents ont vécu en Kabylie avant que mon père immigre en France juste après l’indépendance et la fin de la guerre en 1965. Celle-ci a vidé le village de mon père, beaucoup d’hommes ont été torturés et assassinés…Mes oncles et quelques cousins du nombre de 35 ont été exécutés le même jour, à la même heure au sommet d’une montagne.

« Taguema » est un village martyr, qui s’est beaucoup impliqué dans l’implantation de l’Armée de libération nationale L’ALN dans toute la région. Après la guerre, il y avait autant de veuves que d’orphelins.

Début des années 70, ma mère vivait à Alger et mon père entre Alger et Paris. Durant l’année 1971, mon père a entamé une procédure administrative pour un regroupement familial. J’ignore les raisons, probablement pour ne pas laisser une femme seule, jeune avec une ribambelle d’enfants dans une grande ville dont elle ne connaissait pas la langue. Ma mère ne parlait que berbère. Elle était enceinte de moi et préparait son départ vers la France. Le projet n’aboutit pas et ma mère prit racine à Kouba dans un petit appartement.

Moi, je suis née pendant cette période de transition. Mon père envoyait de l’argent à ma mère pour vivre, et elle ne travaillait pas.
Enfant, j’étais très discrète, plutôt effacée, mais très observatrice. Je ne parlais ni ne jouais beaucoup, et je passais mon temps à observer les autres. J’étais dans ma bulle, pas introvertie car je restais très sociable, mais je n’allais pas vers les autres. Rien ne passait inaperçu pour moi et j’analysais tout, j’essayais de tout comprendre. C’est à ce moment que j’ai mis en place un processus qui me définit encore aujourd’hui : tout doit être filtré, je n’accumule pas, je ne garde rien pour moi, j’évacue, je filtre et je classe. C’est quelque chose qui ne me demande aucun effort particulier, c’est devenu très spontané. Tout est décrypté et chaque chose va à sa place automatiquement.

Autoportrait © Photo : Nadia Seboussi

Autoportrait © Photo : Nadia Seboussi

La première personne à avoir éduqué mon regard fut mon frère. Nous avions une très belle relation. Il m’emmenait avec lui partout où il allait. J’ai peut-être de ce fait développé un aspect « garçon manqué ». J’allais dans des espaces où il y avait exclusivement des hommes. Je l’accompagnais partout, à ses cours de musique, de sport, de peinture. À l’époque, mon frère était inscrit à l’école des Beaux Arts d’Alger. Il avait un atelier à la maison et peignait dans une tendance surréaliste. J’étais souvent avec lui dans l’atelier et je l’observais. Je faisais aussi office d’assistant pour lui. Je nettoyais ses pinceaux etc. Quand il était très absorbé dans son travail, il me confiait un livre pour que je m’occupe, un livre en particulier, que je conserve toujours. Il s’agit d’un catalogue des collections du Louvre en peinture, du moyen-âge à l’époque contemporaine. Je restais longtemps à regarder les images, parfois une heure sur la même image, pour la détailler, rentrer en elle et débusquer toute variation de couleur ou de détails. Le livre et les images me paraissaient immenses à l’époque et je voyageais à travers. Une image m’est restée particulièrement, elle me paraissait étrange. Le livre la décrivait comme l’une des premières peintures contemporaines. Elle représente un drap blanc derrière lequel dépassent des bras de femmes en train de se changer, enfin je dois imaginer qu’elle se change. On ne sait pas ce qu’elle fait derrière le drap, les bras levés. Je me demandais ce que l’artiste avait voulu dire en représentant cette scène et cette question m’est restée très longtemps à l’esprit jusqu’à aujourd’hui.

Pour ce qui concerne l’école, c’était assez particulier. Quand quelqu’un attire mon attention pour m’expliquer quelque chose, je bloque et je n’arrive pas à en tirer du sens. Il faut que mon regard soit attiré ailleurs que sur l’instructeur pour arriver à entendre ce qu’on me dit. Cela a pu poser certains problèmes à l’école. Je me souviens d’un de mes premiers jours d’école. J’étais au premier rang et l’enseignante me surprit à dessiner alors qu’elle donnait son cours. Elle me demanda d’arrêter et de la regarder, et j’avais beau fixer mon attention sur elle, je ne comprenais plus rien de ce qu’elle disait. J’étais plus concentrée lorsque je dessinais. C’était très frustrant car la méthode ne fonctionnait pas avec moi. Du coup, l’école n’était pas une source de plaisir et d’inspiration pour moi. Au bout d’un temps et au vu des résultats qui ne s’amélioraient pas, elle avait fini par lâcher prise et me laisser dessiner. Les résultats s’en ressentaient. Elle avait fini par comprendre que j’étais mieux concentrée de cette façon. Cela m’est resté, même à l’université.

Par la suite, j’ai été très bonne à l’école et dotée d’une certaine facilité d’apprentissage. En dehors de l’école je ne jouais pas beaucoup avec les autres, ça ne m’intéressait pas trop. Le père de ma meilleure amie d’enfance à l’époque était professeur de mathématiques et possédait une grande villa et une immense bibliothèque. J’allais jouer avec ma copine mais au bout de quelques instants, je m’isolais dans la véranda sans elle. C’est là que je passais le plus clair de mon temps en dehors de l’école, entourée par ses livres. Je pouvais y rester une journée entière. Je me souviens d’une fois où il était rentré et m’avait retrouvé en pleine lecture. Je lui avais demandé si je pouvais rester pour le finir car il ne prêtait jamais ses livres, et il avait fini par céder et me laisser emprunter le livre. Depuis cette fois, il m’a toujours autorisée à lui emprunter un livre à la condition que je le ramène le lendemain.

Plus tard, j’ai voulu être agronome, peut-être parce que je pensais que je resterais proche de la nature de cette façon. Je ne voulais pas faire un métier qui m’enfermerait dans un bureau. En étant agronome je pensais que j’échapperais à l’enfermement. Comme j’avais de très bons résultats en math et en physique, on m’a orientée vers une écoles de garçons, rares y étaient les filles, pour que j’entreprenne un diplôme de maths techniques. Pour moi ce fût comme un Alcatraz. Nous étions très peu nombreux et la discipline très rigide. Je ne faisais plus qu’étudier et n’avais plus de temps pour la lecture ou autre chose.

Par la suite j’ai entamé des études universitaires d’ingénieur. J’aurais pu faire des études d’agronomie, j’en avais les capacités et le niveau mais l’organisation de l’éducation était assez particulière à cette époque, c’était comme si le ministère s’occupait de faire les choix à nos places. Le système était informatisé et fonctionnait ainsi. N’ayant pas d’appui politique dans la famille, je n’ai pu profiter d’une intervention qui aurait pu me faire changer de voie. Je me suis donc retrouvée à explorer une matière pour laquelle je n’avais aucune affinité. Je faisais des algorithmes, créais des cartes électroniques, etc.

Ma sensibilité artistique a été un peu mise de côté pendant ma scolarité, bien que j’aie eu quelques moments intéressants. Au primaire j’ai reçu le premier prix de peinture. Plus tard j’ai rencontré une dame, une européenne née en Algérie qui était revenue y vivre après l’indépendance, qui était tombée en admiration devant mes peintures. Elle me donnait beaucoup de travaux à la maison et avait même confectionné un portfolio de mes œuvres qu’elle avait conservé par la suite. C’est avec elle que j’ai commencé à développer un vrai langage artistique. Pourtant à l’époque je n’avais pas l’impression de participer à cela. Je faisais beaucoup de modelage aussi, ma mère elle-même pratiquait beaucoup la poterie. Elle faisait des fûts de trois mètres qu’elle décorait et que mon frère peignait aussi parfois. Tout se faisait de façon artisanale et autodidacte chez nous. Quand mon frère voulait apprendre un nouvel instrument, il s’enfermait dans sa chambre avec et quand il en sortait, il savait en jouer. Une de mes sœurs faisait de la flûte. Pour moi c’était comme faire la vaisselle, une activité courante de la vie quotidienne.

Le déclic conscient s’est fait à l’université, au cours de ma deuxième année. J’avais 19 ans. Je travaillais à la bibliothèque et quelques-uns de mes dessins trainaient sur le bord de la table. Apercevant mes dessins, un homme qui passait par-là me questionne à leur sujet et finit par me proposer une exposition. Ma première réaction fut de refuser. Il m’explique alors qu’il organise une exposition au Palais de la Culture d’Alger, fraîchement inauguré, et que si j’arrivais à produire dix-huit œuvres d’ici un mois, il les y inclurait. Au début, je n’y croyais pas, mais l’affaire est devenue sérieuse au point qu’il ma fait remplir un dossier avec photo, CV, biographie, etc. choses dont je n’étais pas familière. Cela s’est passé en 1991. J’ai eu droit à la totale : interview télé, radio, articles de presse, critiques, propositions, etc. En l’espace d’un mois j’ai acquis une notoriété soudaine. Pourtant et malgré tout, je suis restée lancée dans mes études sans me questionner sur ce qui venait de se passer. D’ailleurs, je voulais être écrivain, j’écrivais beaucoup et la littérature avait pour moi plus d’importance que le dessin. Je n’étais pas dans la dynamique de poursuivre ce type de démarche, de continuer à exposer, et j’en suis restée là.

À l’université, j’étais une touche à tout. Quand il me venait l’idée de danser le flamenco, je prenais des cours et en donnais par la suite. Plus tard je me suis passionnée pour la pantomime, j’ai même monté des spectacles et ma propre troupe GILDA pour laquelle je produisais des chorégraphies. Certains spectacles sont même passés à la télévision. À l’époque j’étais donc en contact avec les milieux du théâtre, les cinéastes, etc. J’avais de nombreux échanges et c’est comme ça que je me suis retrouvée dans l’univers artistique.

Après mes études, j’ai travaillé en tant qu’ingénieur, et c’était horrible. J’ai détesté cette routine, ce bus qui venait nous chercher tous les matins à la même heure et dans lequel chacun avait sa place, et qui nous ramenait le soir à la même heure. J’étais aussi pigiste, j’écrivais parfois des chroniques sur des expositions, des spectacles… Je me suis donc dit que j’allais laisser tomber mon travail d’ingénieur pour me consacrer à la presse, milieu dans lequel je pourrais faire progresser mon écriture, n’ayant pas perdu de vue mon envie d’être écrivain. J’intègre donc la presse, après avoir passé quelques tests. Je couvrais les spectacles, j’interviewais des cinéastes, visitais les ateliers d’artistes. Et là, j’ai commencé à me poser des questions : devais-je développer cette approche critique de l’art ou bien avais-je une place en tant qu’artiste ? Je suis restée longtemps dans ce conflit.

Plus tard, avec trois de mes collègues journalistes, nous nous sommes donnés l’ultimatum d’un an pour écrire chacun notre roman. Malheureusement cette période a connu de tristes évènements. Les gens commençaient à partir et moi, je me suis enfermée chez moi pour me concentrer sur l’écriture. Par ailleurs, j’avais entamé des démarches pour quitter l’Algérie et celles-ci allaient se concrétiser. Je me suis donc dit qu’il fallait que j’organise encore une exposition et que j’édite mon livre avant de partir. J’étais donc là dans l’idée de m’affirmer clairement en tant qu’écrivain et artiste dans mon propre pays.
J’ai eu mon visa plus tôt que je ne l’avais envisagé et dû partir un peu précipitamment pour le Canada. Mon projet d’écriture est resté tel quel jusqu’à présent et pareil pour mon exposition.

Autoportrait © Photo : Nadia Seboussi

Autoportrait © Photo : Nadia Seboussi

Arrivée au Québec, une nouvelle vie commence. Je vivais depuis de nombreuses années avec quelqu’un et je n’avais jamais eu envie d’avoir des enfants. Cette nouvelle destinée qui s’offrait à moi me permit de voir les choses autrement, et je me suis dit que je pourrais enfin devenir mère, hors d’un contexte aussi violent que ce que pouvait connaître l’Algérie à cette époque. Je suis arrivée au Canada en étant enceinte d’une semaine et cette transformation en moi m’a plongée dans un bonheur immense. Je vivais mon intégration là-bas au sein de cette bulle qui me réconfortait. Je n’ai de ma transition que ce souvenir là, et je pense que cela a été décisif dans mon orientation artistique. Je suis très perfectionniste, l’œuvre ne peut jamais être achevée au point que je pouvais y revenir jusqu’à la détruire. Le fait d’avoir un enfant me prouva que j’étais capable de faire quelque chose et d’aller au bout. Pour moi ce fut comme ma première œuvre réellement achevée. Cette enfant m’a permis d’apprendre à lâcher prise. Désormais je peux accepter d’exposer une œuvre qui me paraît inachevée, qu’elle soit critiquée, et peut-être plus tard retravaillée. J’accepte mieux la vie de l’œuvre.

D’abord, j’ai essayé de comprendre le contexte artistique québécois. Pour ce qui concerne la production picturale là-bas, je ne m’y reconnaissais pas, je n’avais aucun lien avec ce qui se passait. Je me suis alors lancée dans la récupération du projet d’exposition que j’avais à Alger pour essayer de le monter sur place. Je commençais donc à monter des dossiers et tous me revenaient en indiquant que ma démarche n’était pas complète, ou bien que le dossier n’était pas conforme. Rien de ma démarche artistique. S’ensuit une rencontre avec un artiste québécois auquel je pose des questions. J’apprends que mon dossier est mal perçu du fait de mon côté « touche à tout », que je peux être perçue comme instable. D’autres part, la présentation de ma démarche et de mon CV ne correspondent pas aux normes. Je découvre donc un univers très formaté et structuré. Il fallait donc que je passe par une formation pour acquérir ces notions. Le système éducatif en peinture me parut très étrange dans un premier temps, et surement pas très fiable pour ce qui concerne le rapport critique entre les élèves et les professeurs. D’autres part, en quittant l’Algérie j’avais perdu une certaine quiétude et prenais conscience du trauma qu’avaient été les dix dernières années de guerre civile passées là-bas. J’avais donc du mal à me poser devant une toile, c’était idem pour le dessin et il ne me restait plus que la photographie et la vidéo. C’est là que j’ai commencé à me questionner sur l’immigration d’abord au travers de moi, en me demandant «qui suis-je ?», puis cette question m’emmène très vite à comprendre que mon identité algérienne est empreinte de beaucoup de violence. Il m’était impossible de peindre des fleurs en venant d’un contexte extrêmement tragique et ce, sur plusieurs générations.

© Propos recueillis par Gabriel Soucheyre, 21 novembre 2014 – Turbulences Vidéo #88

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