Caroline Duchatelet : le chemin.


Je me sens faite des rencontres, des personnes, des visages, des voix, des livres, des œuvres, des paysages que j’ai traversés et qui m’ont traversée, et de l’époque dans laquelle je vis – une alchimie incroyablement complexe dont j’ai du mal à extraire les événements marquants ou à poser une hiérarchie. J’ai des réticences à parler de mon passé et de mon histoire personnelle, qui ne me semblent pas d’un intérêt particulier.

Si j’en choisis des épisodes, c’est un peu comme une construction après-coup, une fiction sans doute, la fiction de ce qui serait une biographie, redessiner sa vie en y posant une cohérence, et choisissant des événements selon un cadre pré-établit. Je me sens partie d’un tout plus vaste que ma propre histoire. Il y a un adage, chinois je crois, qui parle de  vie « fleuve », selon un cours bien tracé, progressif, choisi, ou de vie « nuages », plus imprévisible, sans tracé, qui s’évapore et renaît. Mon parcours n’a pas été volontaire. J’ai suivi des intuitions, des désirs, des amitiés, des amours. J’ai été portée plus par un désir qui m’échappe, une constante incertitude, qu’une volonté ou une quelconque projection d’un avenir. Si j’ai fait un choix, où plutôt ce serait comme si le choix s’était fait malgré moi, ce serait celui d’une forme de liberté, sans attaches ou assises familiales, essayant peut-être de maintenir un espace de disponibilité, une ouverture à ce qui arrive. J’ai toujours eu la sensation que tout pouvait changer d’un jour à l’autre. Et pourtant, avec le recul, mon chemin peut présenter une cohérence. Peut-être alors fondée sur ce mot, paysage, au sens large, non seulement une terre à explorer, mais aussi un échange, comme l’écrit Catherine Grout, entre les êtres, les choses, et le moment.

Je suis issue d’une famille nombreuse, des brasseurs originaires du nord du côté de mon père. La famille de ma mère était d’origine paysanne, des Flandres. Mon arrière grand-mère maternelle était hollandaise, je crois. Je suis la dernière d’une fratrie de quatre, j’ai trois frères. J’ai eu une enfance « garçonne », toujours dehors, en vadrouille. Je suis née à Valenciennes, dans le nord. C’était une petite ville triste, en plein déclin économique. J’en garde un souvenir triste, gris, morne. J’ai grandi dans une petite cité, une résidence liée à l’usine ou travaillait mon père, dans les faubourgs de Valenciennes, assez proche de la nature. Il y avait des terrains vagues aux alentours. Il y avait un petit bois qui me semblait très grand à l’ époque.

Puis nous avons déménagé pour aller vivre dans un village. Pas loin de la maison où nous habitions, il y avait un chemin qui menait à ce que nous appelions « la plaine ». Aller faire le tour de plaine était un rituel. C’était un paysage ordinaire, un paysage agricole du nord de la France, ni beau ni pittoresque. Des champs, des pâtures, des terres labourées. Mais c’était un paysage ouvert, une étendue qui loin d’être immense était peut-être aussi une ouverture dans le paysage confiné d’une vie provinciale. Un ciel vaste, traversé parfois de ces fulgurances de lumière de peinture flamande. Dans cette région de peu de lumière, quand elle surgissait, elle était vive. J’ai joué, grandi, puis me suis promenée dans cette plaine. Elle était comme un intervalle. Adolescente, son horizon m’ouvrait vers un ailleurs. J’attendais de partir et j’ai quitté la région dès que possible, à 18 ans. Je garde une sensation très physique de ce paysage. C’était un paysage élémentaire, terre, ciel. Un paysage de peu, mais dans cet espace comme neutre, il y avait beaucoup de possibles pour l’imaginaire. Depuis, l’agriculture industrielle a transformé ce paysage. Peut-être le paysage de notre enfance s’imprime physiquement en nous, forme nos perceptions. Mes origines sont de la campagne, de la terre, comme on dit. J’ai grandi avec très peu d’images : la télévision est arrivée très tard dans la maison, et était très peu regardée (et d’ailleurs je ne la regarde toujours pas aujourd’hui) et dans une grande proximité avec la nature. Je crois qu’aujourd’hui, mon travail sur la lumière a gardé quelque chose de cette approche de la nature, concrète, agricole j’ai envie de dire, même si se pencher sur la lumière ouvre malgré tout à des étendues poétiques, littéraires, métaphysiques pour éviter de dire le mot mystique.

J’ai peu de souvenirs conscients, intériorisés, de mon enfance. Je veux dire des événements, des relations. J’ai des images bien sûr, mais comme si elles me venaient de l’extérieur, elles ne semblent pas vraiment incarnées. C’est comme si ma mémoire ne remontait pas à la conscience mais se cristallisait dans ma façon de percevoir au présent le monde. C’est curieux. Peut-être est-ce parce que les relations familiales n’étaient peut-être pas simples, non dites. Peut-être est-ce parce que j’ai été brutalement expulsée de l’enfance. Mon père est mort soudainement quand j’avais onze ans. Un face à face brutal avec la mort. Et la solitude. Avec le temps, je me suis rendu compte que cet accident m’a aussi donné un sentiment extrêmement vif, constant, de la très grande fragilité de la vie. Un rapport panique à la mort qui intensifie le présent. D’une façon peut-être parfois trop intense, mais peut-être cette intensité est-elle aussi devenue un feu qui m’anime.
En revanche, je garde le souvenir de lieux, de leur qualité d’air, leur lumière, leurs odeurs, leur densité, leur texture, leur matière. Il s’agit sans doute d’une mémoire du corps, une mémoire des sens. C’est vrai que je travaille aussi aujourd’hui à aiguiser mon corps, mes perceptions, par la marche bien sûr, mais aussi par des pratiques corporelles – comme on pratiquerait un instrument de musique.

Lundi 8 décembre © Caroline Duchatelet

Lundi 8 décembre © Caroline Duchatelet

J’ai définitivement quitté le nord tôt donc. Et j’ai exploré d’autres voies avant d’entrer relativement tard dans une pratique artistique. J’ai rêvé d’être astrophysicienne. Je voulais faire de la recherche. J’ai finalement fait des études littéraires, de langues puis de traduction, une spécialisation en linguistique. J’ai aimé l’espace qui se révèle entre les langues, dans la mécanique de la langue, et ce qui échappe au langage, aux mots. J’ai toujours aimé marcher aussi. Découvrir l’étranger. À 23 ans, à la recherche de mon sujet de mémoire, alors étudiant la traduction et m’orientant vers la littérature américaine, je me suis retrouvée à New York. Je sillonnais la ville. Je suis entrée par hasard dans une galerie d’art, la DIA Art Foundation. Je me suis retrouvée face à une immense étendue de terre brute – the earth room – réalisée par Walter de Maria. 300 m2 de terre ratissée, sur 50 centimètres d’épaisseur, finement étalée, telle un jardin japonais revisité : une étendue de terre fine et brune au coeur de New York. Comme un grand champ vide, un espace large. J’ai eu un coup de coeur pour cette œuvre. Elle m’a fait découvrir un art américain vaste, Rothko, Matta Clark, le land-art, un art à la dimension puissante. Et j’ai finalement écrit mon mémoire sur un peintre américain, un peintre de paysage, peu connu mais qui m’a ouvert un nouveau champ d’exploration. Puis, parmi les grandes rencontres avec les chefs d’œuvres, il y a eu Veermer à Amsterdam, Turner à Londres. Des éclats de lumière qui surgissent d’un paysage. Changement d’orientation. À 25 ans, j’entrais dans une école d’art, à Cergy-Pontoise, et commençais une pratique artistique. Parallèlement, pour gagner ma vie, j’étais l’assistante d’une artiste-architecte, Françoise Schein, le début d’une longue amitié aussi.

J’ai commencé par la sculpture. Je fabriquais des poussières, des pigments à partir d’un matériau issu d’un paysage où j’avais vécu ou séjourné. C’était un travail très physique, tactile. Je fixais ensuite ces pigments sur des grandes surfaces, grandes feuilles ou panneaux, des formes minimales monochromes que je plaçais dans l’espace en fonction d’une l’architecture et de sa lumière. Il y a eu ici deux voyages importants, charnières. Une invitation à travailler au Maroc – il serait trop long de faire le récit de ce voyage ici – et de longues marches dans l’Atlas. Au retour, l’impression d’être allée jusqu’au bout de ce travail avec les poussières, avec les terres, les pigments. L’année suivante, un voyage solitaire au Japon, où j’ai acheté ma première caméra video, et réalisé une installation qui jouait de la translucidité. Quelque chose se désopacifiait, d’une façon très littérale. Peu à peu, mes explorations m’ont mené vers la lumière même d’un paysage, d’une architecture. Je plaçais dans des espaces différents supports travaillés pour accueillir cette lumière, et/ou des écrans translucides. J’ai aussi réalisé des compositions de lumières artificielles qui jouaient discrètement avec la lumière réelle et passante d’un lieu. Ces installations étaient in situ et éphémères. Simultanément, j’ai commencé à travailler la vidéo. Je continue de l’explorer aujourd’hui mais je crois que mon geste reste le même : avant d’être images ou narration, la vidéo m’attire dans sa matière poussiéreuse, dans sa matière lumineuse, un flux lumineux de particules colorées et éphémères.

Après Paris, il y a eu un séjour en Irlande, puis Marseille. J’avais du mal à vivre à Paris, la proximité de la nature me manquait. Je ne savais où aller en province. Je pensais à l’étranger. Invitée pour une résidence à Marseille, j’ai aimé cette ville, j’y suis restée. C’était Marseille avant Euroméditerranée, avant le TGV, Marseille avant d’être capitale de la culture. C’était encore un port, dur, cosmopolite. Il y existait alors une grande effervescence associative qui permettait une grande liberté artistique. La présence du large aussi, tous les jours. Beaucoup de lumière, très blanche, cassante, crue. Avec un autre artiste, Peter Sinclair, alors à la recherche d’un atelier, nous avons trouvé un site incroyable, une friche, une ancienne menuiserie, bien plus grande que ce que nous cherchions et qui nous a embarqués dans une longue aventure, la création d’un village d’artistes en quelque sorte. Un chantier de réhabilitation qui a duré plus de cinq ans. C’était une formidable aventure collective, mais lourde de responsabilités aussi, parfois trop. Et qui prenait beaucoup de temps. La disponibilité pour ma pratique me manquait et l’impossibilité de quitter le site me pesait, même si les enjeux de cette aventure étaient passionnants. En 2010, presque 12 ans plus tard, j’ai quitté mes engagements vis à vis du site.

En 2007 j’ai été invitée à participer à une courte résidence, pendant trois semaines sur le plateau de la Sinne dans le massif du Concors. C’est un plateau désert, au nord du massif de la Sainte-Victoire. Un thème était proposé : Point du jour. J’ai passé trois semaines solitaires, silencieuses, absorbée à vivre le jour qui se lève. J’y ai réalisé une première aube filmée. De nouveaux horizons se sont dessinés : en 2009, je partais en Italie, à la Villa Médicis, pour une année. Une année fabuleuse. Je suis arrivée dans un lieu splendide, dans des jardins antiques, au coeur de Rome. Traversée par la beauté de cette ville, ses strates profondes dans la terre, la richesse inépuisable de ses chefs d’œuvres, ses lumières. C’était un voyage qui était à la fois paysage et peinture, sculpture, architecture. Beaucoup de très belles rencontres, élargissantes. Et un temps vaste, dégagé et libre devant moi. J’étais immergée dans le paysage, immergée dans une pratique. J’ai beaucoup filmé. Je suis restée presque deux ans en Italie, l’année suivante seule à pérégriner dans le paysage.

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Novembre 2013 © Caroline Duchatelet

Quelques mois après mon retour d’Italie, je suis allée séjourner dans le Périgord, invitée par le Château de Montbazillac. Au coeur de ce séjour, une visite mémorable dans une grotte préhistorique non restaurée, avec les fresques et les gravures restées en l’état. Il faudrait que je parle un peu plus de cette question de la fresque – des œuvres-paysages, faite pour un paysage et avec la matière de ce paysage, insérées dans le paysage et s’animant sous ses lumières, et inversement animant ce paysage – il faudrait que je parle aussi de l’extraordinaire expérience vécue à l’aube devant la fresque de Fra Angelico à San Marco, à Florence, autre rencontre bouleversante, mais ce serait trop long – bref, ici dans le Périgord, je vois pour la première fois des mains négatives, sur une paroi de cette grotte. Petites, fragiles, mais si immensément émouvantes. Un choc. Une remontée vertigineuse du temps. Et ce geste : une empreinte faite de poussière soufflée, une forme fragile, un souffle. La trace d’un souffle vieux de milliers d’années. Comme si cette main négative remontait de la surface de pierre. C’était un moment bouleversant. Cette grotte appartient à un vieux paysan qui la fait visiter avec un phare de voiture alimenté par un petit groupe électrogène porté en bandoulière. Et avec ce moyen de fortune, c’est aussi une leçon de lumière qu’il m’a donnée, connaissant sa grotte par coeur, révélant par une lumière mouvante, oblique telle gravure, telle forme. Nous n’étions que deux ce jour-là. Il me la présentait sa grotte avec des mots simples, une joie malicieuse, un enthousiasme généreux. Oui, derrière tous ces paysages, il y a bien sûr des visages, des personnes, leur voix et leur récits, que je n’ai jamais directement filmés mais qui sont à la source des films.

Aujourd’hui, quand je pars paysage, filmant, je me sens passeur, comme traversée par les rencontres. J’ai l’impression que ce qui se transmet à travers les films n’est pas issu de ce qui serait une histoire personnelle, ni d’une analyse ou d’un discours porté sur une actualité – mais d’une histoire plus large, plus ancienne plus intemporelle et qui dépasse ma personne, et dont le récit ne se fait pas par le biais d’une narration, d’une écriture, d’une œuvre objet, mais par le partage d’une expérience perceptive, via le medium volatile qu’est la video. Un moment partagé plus qu’un objet que l’on regarde. À travailler la lumière, la montée de la lumière, c’est comme s’il y avait quelque chose directement lié à une remontée du temps, une expérience du temps. Une expérience aiguë de l’instant aussi, et de sa fugacité, et la nécessité d’en saisir toute l’intensité. C’est le chemin que j’explore.

© Propos recueillis par Gabriel Soucheyre, le 14 novembre 2015 – Turbulences Vidéo #90


TURBULENCES VIDEO #90
revue trimestrielle/Quaterly magazine – Janvier/January 2016

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>>> BONUS : TURBULENCES VIDEO #2 <<<
revue trimestrielle/Quaterly magazine – Janvier/January 1994

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