Véronique Rizzo


Je suis née dans les années 60 dans la banlieue Marseillaise, autrefois constituée de petits villages arborés, un peu en marges, hors du temps. Le mien, Beaumont, ressemblait à la version marseillaise de ce que peut décrire un Don DeLillo, du Bronx.

Géolocalisation / Marseille / contexte politique historique / monde populaire (Pasolini, Fellini, De Sica / l’idée de la communauté idéale)

Il y avait des « campagnes » alentours, et la nature était très belle, mi sauvage, mi maitrisée, comme la campagne romaine dans les peintures de Poussin ou Le Lorrain. Une vie de communauté très paisible, des souvenirs de lumière, de couleurs, d’arbres se découpant sur des ciels clairs et dynamiques.

Mes parents sont des immigrés italiens. Du côté de ma mère, des toscans de Livourne, artisans-peintres, anarchistes. J’entendais des histoires de grands oncles qui réhabilitaient des fresques dans des églises. Mon père, né en Sicile a adopté le métier de sa belle-famille. J’admirais la qualité de ses gestes mesurés, précis et j’appréciais ces moments avec lui où le temps était suspendu dans le silence et le calme ensoleillé du petit local où étaient rangées les peintures.
Mes parents se sont connus très jeunes et vivaient une passion tumultueuse. Nous étions deux sœurs dont je suis l’aînée. Mon père était issu d’un univers plus mélancolique et dramatique, au contraire de la légèreté des toscans du côté maternel. Dans son univers austère et patriarcal, l’aîné porte le flambeau et l’on projette sur lui de grands espoirs. Ma mère, image idéale de la mère, n’a pas pu faire d’études à cause d’une forme de ségrégation anti-italien. Elle a travaillé comme secrétaire médicale. Les deux étaient habiles et créatifs dans pas mal de domaines, et je les ai toujours vus faire plein de choses avec leurs mains.

Mes parents ne m’ont jamais appris l’italien. Ils étaient d’esprit moderne et tournés vers l’avenir. La famille était passionnée de cinéma, la culture originaire nous parvenait grâce aux films du cinéma italien qui passaient le soir à la télévision. Le quotidien était joyeux. Les enfants étaient libres et partaient à la découverte des propriétés abandonnées, devenues terrains d’aventure. Nous étions dans le bel optimisme des trente glorieuses, baignant dans l’univers pop des années 60. Un style radical et graphique, qui rendait les gens beaux et spectaculaires. Dans l’immeuble où nous habitions, il y avait une femme, une militante communiste et fervente écologiste. Elle nous accueillait souvent chez elle et nous encourageait à toutes formes d’expressions. Je me souviens avoir édité chez elle, vers l’âge de cinq ou six ans, ma première nouvelle de science-fiction.

J’ai vécu dans cet endroit, jusque vers l’âge de treize ans en ayant conscience d’une transition historique. Aussi, l’enfance garde pour moi le goût d’un paradis perdu, métaphore lumineuse d’un équilibre communautaire ponctuellement accompli qui s’est précarisé, et a laissé place au grand consumérisme.

Mon père a acheté une résidence secondaire en Ardèche dans une espèce d’aspiration néo-rurale qu’il a en partie réalisée. L’endroit était en pleine mutation et nous avons vu arriver les hippies et une nouvelle façon de vivre qui m’a tout de suite fasciné. Je pensais que le monde allait continuer dans cette voie. Nous avons passé beaucoup de temps à vivre étroitement la vie du lieu, avec les paysans et les animaux. Confrontée aux étés solitaires, je devais trouver des ressources en moi et en mon imaginaire. J’y ai vécu des moments d’intenses sensations de joie, face à la nature.

(Famille / fiction / exotisme / antique / mythe / mort)

Mon premier souvenir artistique date de l’âge de deux ou trois ans. Je me souviens d’un soir d’été, où des touristes hollandais avaient réservé un petit local dans le camping où nous étions. J’observais la lumière par l’embrasure de la porte, frustrée de ne pas assister au spectacle. Je voulais à tout prix en être, pensant que je ratais un spectacle merveilleux. Après m’avoir invité à entrer, j’ai constaté qu’ils regardaient des films de vacances. En sortant de la pièce, j’ai pensé à des projections lumineuses, formes et des couleurs se déployant dans un espace. Je m’imaginais ce que j’avais envie de voir.

De ma part sicilienne, il y avait beaucoup de mystère et de drame, mon grand-père était un homme mystérieux et charismatique. Avant d’arriver en France, il avait été pourchassé par la garde mussolinienne et avait aidé au débarquement des alliés américains. C’était l’époque de la révolte des paysans de Salvatore Giuliano, dont Rosi raconte l’histoire dans un film de 1961. Ce film décrit, je pense, la situation où se trouvait mon grand-père.

J’avais du mal à communiquer avec lui car il parlait mal le français. Un an avant ma naissance, ils avaient perdu tragiquement un fils de 16 ans. Ma grand-mère avait transformé sa chambre en véritable mausolée où nous ne pouvions entrer sans précaution. Elle y avait rassemblé ses objets les plus beaux. Des images pieuses, des parfums, des coussins brodés d’argents sur velours sombre qui dessinaient la vallée des temples d’Agrigento. La Sicile de ma famille ressemblait à un pays mythique, baignant dans une culture antique et méditérranéenne. Plus tard, je l’ai retrouvée dans les livres de Sciascia et Pirandello, originaires de la même province. Vers l’âge de douze ans, j’y ai séjourné pendant un été. Cela, a définitivement alimenté ma fabrique de sensations et ma capacité de rêve et d’intériorisation.

Très tôt, j’ai été consciente de l’étrangeté de la vie et j’ai pratiqué le rêve conscient. J’étais solitaire et me mélangeais par intermittence aux autres enfants. Je réfléchissais d’une manière impressionniste à la réalité. J’ai constitué une sorte de philosophie, une réflexion sur le sens de l’existence en m’interrogeant sur les formes que prend la réalité. J’étais convaincue qu’elle ne se résumait pas dans ce qui était rendu visible, mais qu’il y avait autre chose. Cela m’a amené à travailler sur mes rêves et à découvrir toute seule la puissance des mantras. J’ai fait des rêves prémonitoires et me sentais reliée à un autre monde. Cela coïncidait avec l’arrivée des philosophies orientales et la critique anti-matérialiste de l’occident.

(Adolescence – décadence du vieux monde et conflit avec l’autorité, société du contrôle – recherche de l’intensité – rébellion)

J’étais curieuse et contemplative, avide d’apprendre. J’ai joué du piano à l’âge de 5 ans car j’avais eu un choc esthétique en écoutant les Gymnopédies d’Erik Satie. Je voulais m’exprimer, témoigner de mes sensations. Je recherchais la beauté, et fuyais le vulgaire, le commun.

Mes oncles, m’ont initié très tôt à la culture populaire des années 70, foisonnante. Tous les soirs, nous dansions sur de la pop anglaise et le beat africain. J’ai entendu toute la bonne musique de l’époque et il y avait toujours des piles de vinyls et de pickups sur la table du salon. Je dévorais leurs vieux magazines, Rock’n Folk, et la BD avec  Fluide glacial et Pilote. Puis on a lu de la SF et de la littérature fantastique, les romans gothiques, comme Vathek, de Beckford ou Le château d’Otrante de H. Walpole. Ils m’ont initiée à une culture des périphéries.

À 10 ans, je suis allée dans un lycée réputé du centre-ville et je partais le matin avec un gros cartable. Les voyages en bus étaient l’occasion de moments de méditations où j’essayais d’échapper au paysage qui se transformait en cités. J’ai gardé pour les paysages industriels une sorte de fascination-répulsion qui nourrit un endroit dans mon travail. C’était un vieux lycée de jeunes filles, ancien couvent, labyrinthique, avec vitraux et boiseries. Cet endroit était une prison décatie. Ma scolarité a été une épreuve. Je me sentais brimée, et je me renfermais. Vers l’âge de dix ans j’ai basculé du paradis au cauchemar. J’ai commencé à vivre dans ma tête. Je suis toujours sensible de manière épidermique et presque paranoïaque aux structures institutionnelles qui compriment les corps et les âmes.

L’époque punk arrivait. Greil Marcus dans Lipstick Traces, soulève que le punk est une émanation de Dada. Mais la violence de transformation des années 20, s’est transformée dans les années 80 en un nihilisme total devant la prémonition d’une absence de perspective. Filles et garçons étaient séparés en deux lycées, mais nous nous rencontrions près du Palais Longchamp, où nous allions fumer nos premiers joints. Nous nous fabriquions des postures cyniques. L’ambiance « No Future » amenait les gens à adopter des attitudes extrêmes. À Marseille, la culture alternative était très vivace et l’identité de la ville prenait une nouvelle dimension.

C’est étrange que mon atelier actuel à la Friche de la Belle de Mai, soit situé tout près de ces endroits où j’ai passé mon adolescence.

Cette période fût une époque folle mais brève.  Comme une guerre que les gens vivaient en eux même. Une génération qui s’auto sabote. En très peu de temps, la drogue dure a fait des dégâts et le Sida arrivait. Tout cela se passait dans un décor de rêve, nous habitions à la campagne, une villa confortable avec piscine, et nous sillonnions les banlieues résidentielles avec des plans de fêtes, pour « se détruire » dans des villas avec vue sur la mer.

En ce qui concerne les arts plastiques, je n’avais personne qui put m’y initier. J’étais tombée par hasard sur le travail de Blinky Palermo, découvert dans un catalogue de peinture allemande, fascinée par sa façon de mêler l’abstraction géométrique à une émotion narrative. Une sorte de minimalisme lyrique qui s’étendait dans l’espace. Ce qui se passait en France m’ennuyait. Je trouvais plus passionnante la peinture américaine, plus visuelle et physique. C’était l’époque de la trans-avant-garde et du renouveau de la peinture expressionniste allemande. À cause de cela (et malgré tout, je n’en suis pas très fière), j’ai boudé les beaux-arts de Marseille. Et puis il était encore tôt pour imposer cela à mes parents.

Je me suis mis à peindre, en essayant d’abord les pratiques classiques du dessin, et enfin, en utilisant des peintures glycéro qui se trouvaient dans l’atelier de mon père et dont il ne se servait plus. J’ai adoré pervertir la technique classique en utilisant des peintures industrielles. Ce glissement de médium m’aidait à réactualiser une idée de l’abstraction, à retrouver une fraîcheur dans la peinture qui me semblait trop académique. J’ai gardé de ces moments, un sens de l’expérimentation et un plaisir des matériaux inattendus. Ce travail d’apprentissage et de positionnement, je l’ai fait seule, car je n’avais pas de maître en ce domaine, sauf les conseils techniques que je glanais chez mon père.

Après le bac, j’ai commencé ma reconstruction. Ça a pris dix ans. L’idée d’être artiste me tenaillait, mais j’ai mis du temps à l’assumer et à l’imposer à mon entourage, parents et amis. Je prenais cette activité très au sérieux et j’avais peur de l’aborder de front, avec tous les sacrifices qu’elle pourrait m’imposer. J’ai commencé par aller en faculté de Cinéma et Lettres à l’Université d’Aix, car je n’avais pas le niveau pour L’Hidec, à Paris. À Aix-en Provence, le niveau n’était pas bon et la fac était déserte. Je voulais quitter Marseille et prendre mon autonomie alors j’ai trouvé une école privée à Nice pour étudier les arts appliqués, autour de la mode et du design.

Ces études, bien que passablement indigentes, ont été néanmoins constructives car j’ai commencé à faire l’apprentissage de la réalité de la matière et du volume. Pour moi qui était cérébrale, travailler avec la forme revenait à accepter un certain retour à la discipline. Comme je l’ai déjà dit, je suis intéressée par une application de l’art dans la vie quotidienne. Le monde de la mode et du design était très dynamique à cette période et j’avais une intuition qui me servait à sentir l’air du temps. J’adorais prévoir les formes qui allaient s’imposer, à l’écoute d’une sensibilité collective. J’ai pratiqué le dessin et appris à réfléchir sur la conception de lignes esthétiques. Puis très jeune, j’ai eu une expérience de travail dans l’industrie. J’ai conçu des collections et l’environnement qui les accompagnait. J’ai eu des responsabilités et une activité en relation avec le commerce et l’argent. J’ai réalisé plus tard que l’art n’est pas loin du business non plus. Mais à 24 ans, l’art et le travail de la pensée me manquaient de manière existentielle. Dans un espèce de sursaut de libération, après une période de remise en question, j’ai tout arrêté et décidé de reprendre mes études à la faculté d’Arts Plastiques d’Aix-en-Provence. La peinture s’est imposée à moi, comme un besoin, une nécessité d’appropriation. Je n’arrive pas bien à savoir pourquoi, mais c’est arrivé comme cela, naturellement.

Etudes / expression / l’art océanien / premiers ateliers / amis artistes / le choix de la peinture

J’ai rencontré un artiste, un musicien qui avait fait les beaux-arts. Nous avons beaucoup partagé sur la musique et le reste. J’ai été très heureuse de revivre une fraîcheur d’apprentissage qui m’avait manquée. Cela a été une période heureuse de découverte et de plaisir dans les études. J’ai recommencé à jouer de la musique avec un harmonica chromatique et à travailler un répertoire de jazz. Avec ce petit instrument, je m’entraînais à l’improvisation, qui est très proche de ce qu’on peut faire en peinture. J’aime pratiquer d’autres arts quand je travaille dans mon atelier. La notion de jeu est réanimée, légèreté et distance avec lesquelles il est bon de renouer dans le travail. Pratiquer d’autres disciplines m’aide à retrouver une attitude juste dans la pensée et dans l’acte par un certain lâcher-prise.

Nous avons logé pendant quelques mois avec un ami australien qui avait en sa possession une collection d’objets papous, parures et masques. Il les a installés dans l’appartement. J’ai adoré vivre dans cette proximité d’objets d’arts qui étaient aussi autre chose. Des objets de rites, habités, fabriqués avec des matériaux hétéroclites et assemblés avec une liberté de geste qui m’a beaucoup éclairée. Je m’intéressais aux recherches du Collège de sociologie de Georges Bataille, en lisant des auteurs comme Roger Caillois, Leiris, Klossowski, Ottavio Paz… L’investigation de champs possibles, extérieurs à l’occident et à la modernité était vivifiante, l’étude des mythes et de la notion de sacré m’ouvrait des voies. Un certain primitivisme n’est pas étranger à mon travail et je m’en suis toujours inspirée. L’étude des civilisations premières me passionne et j’ai l’impression d’une pertinence contemporaine de ces réflexions. Elles se proposent à l’occident d’une manière cyclique quand il se retrouve devant une impasse.

J’ai appris des échanges avec les autres artistes et camarades. Vers la fin de la vingtaine, j’ai participé à une association d’artistes, « Mode de Paris », critique à peine voilée des institutions françaises. Elle était basée au château de Servières, vieille bastide du XVIIème siècle, dans le 14ème arrondissement. Situé entre la cité Bassens et un lotissement de logements « Castors », copropriété ouvrière autogérée, lesquels, qui dans un ironique retournement de l’histoire, en étaient devenus propriétaires. Dans ce château, lieu de création et d’échanges, j’ai vécu de très beaux moments de ma pratique. C’était un luxe inouï de pouvoir travailler et vivre là. J’y ai résidé pendant quelques années, de 1996 à 1999. Auparavant, j’avais eu mon premier atelier dans le quartier de la Corderie, un ancien atelier de cordes pour bateaux. Dans cet atelier, où je vivais également, je me suis intéressée aux techniques d’impressions et à la collecte d’images. Dans un autre axe de mon travail, j’avais choisi de réfléchir à l’abstraction à un moment où plus personne ne voulait entendre parler de peinture et encore moins d’abstraction. Cela a été encore une bataille. Mais ceci est une autre histoire et il y en a eu plein d’autres…

© Propos recueillis par Gabriel Soucheyre, le 12 mai 2016 – Turbulences Vidéo #92


TURBULENCES VIDEO #92
revue trimestrielle/Quaterly magazine – Juillet/July 2016

CONSULTATION & TÉLÉCHARGEMENT // READING & DOWNLOAD

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