Entretien avec Isabelle Dehay


Je suis née à l’Haÿ-les-Roses, en région parisienne. Mes parents sont originaires de Poitou-Charentes et sont venus là pour le travail. J’y ai vécu jusqu’à l’âge de cinq ans.

Mon père travaillait dans une briqueterie. Ma mère élevait ma sœur aînée et pratiquait la couture à domicile. Mon père filmait beaucoup en Super 8. Je conserve donc de nombreuses images de cette époque. J’avais quinze jours lorsqu’il a acheté sa caméra.
Plus tard, nous avons déménagé dans le sud des Deux-Sèvres où mes grands-parents maternels et paternels vivaient aussi, mais dans le nord. On s’est installé à Pamproux. J’y ai été scolarisée jusqu’au collège, puis je suis allée au lycée à Niort.

Nous arrivions d’une région de grande mixité sociale, j’ai découvert à Pamproux un milieu très rural, peut-être même un peu fermé.
En fait, je ne l’ai pas tellement ressenti directement par moi-même, car je suis arrivée très jeune. C’est probablement d’après les souvenirs de ma sœur que j’ai conçu ce sentiment.

Toutefois, je me rends compte que dans ces endroits un peu isolés il y a une vraie coalition positive des gens pour se retrouver, ce qui offre une certaine richesse. Si je compare cela au milieu culturel nantais, j’ai le sentiment d’un public parfois blasé qui contraste avec l’envie et la curiosité que je peux retrouver, intacte, dans des milieux plus isolés.

À mon arrivée en sixième, ma sœur partait pour le lycée et je me suis retrouvée seule. Certainement le premier choc émotionnel (voire affectif !!) de ma vie. Cela allait de pair avec l’entrée dans l’adolescence et donc une période de rébellion. Jusqu’alors, je suivais les pas de ma sœur et à partir de ce moment là, j’ai décidé de prendre mon autonomie. L’effet fût terrible car je m’opposais sans cesse. J’ai un souvenir fort d’un symbole de notre opposition : alors que j’entrais au lycée, elle entrait à la faculté, et sur le quai de la gare où nous devions prendre nos trains respectifs, l’une partait vers l’est pendant que l’autre s’en allait vers l’ouest, moi en direction de Niort, elle vers Poitiers. Nous avons toujours été très liées. Encore aujourd’hui nous sourions de cette opposition symbolique puisque je suis partie à Nantes et elle à Bordeaux, cette fois-ci l’une au nord et l’autre au sud de la maison familiale.

De cette époque — celle de l’éducation —, je regrette l’inadéquation des conseils qu’on nous prodiguait pour nous orienter. J’étais plutôt douée en mathématiques et en littérature. De ce fait, j’étais tiraillée entre mes professeurs : certains me voyaient plutôt réussir dans les matières scientifiques, et les autres dans les domaines littéraires. J’ai dû ressentir une forte pression car il fut un moment où j’ai décidé seule de faire autre chose. Je ressentais comme une certaine facilité dans ces domaines et je cherchais plutôt le dé , une matière qui me ferait ressentir le danger. C’est ainsi que, dès la cinquième, je me suis orientée vers les arts plastiques. J’ai certainement été poussée par d’autres facteurs, mais la principale raison à cela venait du fait que c’était quelque chose que je croyais ne pas pouvoir maîtriser. L’intangibilité de l’intuition et de la sensibilité m’a attirée.

Après le collège donc, je me suis retrouvée en internat à Niort pour mes années de lycée que j’ai vécues comme une période de liberté. J’avais déjà une pratique artistique à l’époque car je peignais beaucoup, à l’huile. Mon travail plastique était bien avancé, et mes tantes l’achetaient. Arrivée au lycée, j’ai poussé plus loin cette découverte en m’orientant dans la lière des arts plastiques. Notre professeur nous a directement plongés dans le récent et le déstabilisant, par exemple avec Jackson Pollock. Ça a donc été un immense choc, une porte grande ouverte sur un monde que je n’avais jamais côtoyé ni même envisagé. Dès la seconde, j’ai donc été propulsée sur les rails de la grande aventure de la pensée artistique.

Des personnes qui m’ont accompagnée en ce temps-là, je me souviens d’une bonne amie qui était plutôt littéraire. Nous aménagions des passerelles entre nos domaines respectifs. Plus tard, j’ai poursuivi mes études artistiques à Nantes. Là- bas, c’était inespéré, j’avais huit heures de cours de couleur le lundi : on passait huit heures derrière un chevalet et devant une pomme ou un citron, je trouvais ça génial. L’autre avantage était de se retrouver au contact de fortes personnalités, élèves ou professeurs comme Emmanuel Saulnier par exemple, qui n’hésitait pas à nous surprendre en plein cours avec ses positions de karatéka, c’était irréel.

Ma première cinquième année a été quelque peu déstabilisante.
Pour l’obtention de mon diplôme, j’avais décidé de présenter une peinture qui n’a pas du tout convaincu les enseignants. Je n’ai donc pas été acceptée à passer mon diplôme. J’ai dû revoir mon projet et coller davantage aux attentes de l’école. Une fois le diplôme en poche, j’ai en n ressenti que je pourrais désormais faire ce que je voulais vraiment et la pratique du lm s’est amorcée à ce moment, même si j’avais déjà produit quelques vidéos auparavant.
Aux Beaux-Arts, je faisais beaucoup de photographies, de la peinture mais sous forme d’installations, de la peinture murale avec des jeux de lumières, avec toujours cette idée de projection. Il reste de cette époque deux travaux en lien avec la lumière, l’obscurité et la projection.
Le diplôme passé, ce fut la page blanche. Nous nous demandions tous ce que nous allions faire ! Avec deux anciens de l’école d’art, nous avons trouvé une maison dans la campagne nantaise avec le projet d’y créer des studios de cinéma. Ça n’a pas duré très longtemps. Mes deux compères se sont mis à travailler ensemble sur un projet de lm. Ma réaction fut de me lancer dans mon propre projet de lm. Le leur a capoté et le mien a reçu des aides de la région et du département. C’est ainsi que mon premier lm en 16mm a vu le jour la même année que ma sortie des Beaux-Arts. C’est un lm qui me tient à cœur, intitulé Ici-bas, un plan séquence montrant en contre-plongée des dessins peints sur une vitre et que la pluie vient dissoudre peu à peu. La pluie tombe et remonte en haut de l’écran. Les personnages sont inspirés des églises baroques, suspendus entre ciel et terre, ils disparaissent au gré de la pluie, donc de façon inégale et provoquent des associations de contraires assez intéressantes. Le titre du lm est caché et se révèle au fur et à mesure que le temps avance

Mes parents auraient pu me pousser dans des directions différentes, mais ils ont malgré tout accepté mes choix. Aujourd’hui encore, sans être familiarisés outre mesure avec la culture artistique, ils s’intéressent toujours à mon travail, me donnent des conseils techniques, allant parfois jusqu’à participer à la réalisation de certaines pièces et m’offrent la nouveauté, la fraicheur de leur regard. C’est souvent déstabilisant mais plutôt juste.

© Propos recueillis par Gabriel Soucheyre, le 10 juin 2016 – Turbulences Vidéo #93


TURBULENCES VIDEO #93
revue trimestrielle/Quaterly magazine – Juillet/July 2016

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