Entretien avec Christine Maigne


Je suis née à Saint-Flour, en Auvergne où j’ai passé toute mon enfance, jusqu’à 18 ans, moment où je suis partie à Paris pour mes études d’art. Mes parents étaient enseignants, ma mère en mathématiques et mon père en arts plastiques. Il avait par ailleurs une activité d’artiste et dessinait beaucoup, chose qui a compté dans mon parcours.

Enfant, je dessinais aussi beaucoup, des portraits, des caricatures, des paysages, tout ce qui m’entourait. En voyage, dans les musées, mon père avait toujours son carnet avec lui et je faisais juste comme lui, par mimétisme, il n’avait pas besoin de me pousser. Ce qui m’est resté de cette époque là, outre la pratique du dessin et l’apprentissage précoce que cela a constitué pour moi, c’est le rapport intime au carnet. À présent il reste le support initial de la réflexion sur mes projets. La légèreté et la souplesse du dessin accompagné de notes écrites précèdent les mises en place matérielle plus complexes. Outre le dessin, j’avais d’autres pratiques manuelles, par exemple très jeune je fabriquais, avec tout ce qui me tombait sous la main, des poupées et bien d’autres choses. En fait, j’avais toujours plein de chose à faire et je ne m’ennuyais jamais.
Ma mère aussi voyait d’un œil bienveillant mon plaisir à me consacrer à toutes ces expériences, et elle était d’un grand soutien à sa façon. Je dois avouer que sa tendance à me libérer des tâches matérielles pour mes devoirs s’appliquait finalement aussi à toutes mes initiatives et me laissait du temps pour entreprendre plein d’activités créatrices.

J’étais une petite fille très expansive, gaie et plutôt blagueuse, célèbre pour mon rire bruyant. J’aime être avec les autres, mais j’ai aussi une capacité, et même un plaisir, à être solitaire. C’est une histoire d’équilibre de ma personne, alternance de moments « centrifuges » et « centripètes ». Maintenant, mes enfants voient principalement mon coté disponible et expansif, et mon atelier qui est séparé de mon domicile me permet cette concentration nécessaire. Mais je ne pourrais pas travailler pour autant toujours seule. Dans mon travail lui même, j’alterne aussi des moments de concentration plutôt solitaire et des collaborations diverses, notamment autour de montages d’expos ou de productions in situ, où j’apprécie de travailler avec d’autres.

À l’école j’étais très ouverte à tout ce qu’on pouvait m’apporter et d’une façon générale, je me plaisais dans toutes les matières. J’ai toujours eu mon père en cours d’arts plastiques, c’était un peu particulier comme situation, pour lui comme pour moi, mais comme il était le seul professeur d’art plastiques dans le public à Saint-Flour nous n’avions pas le choix. Pour le reste, j’appréciais la culture et la réflexion qu’apportent les matières littéraires, mais la dimension scientifique était loin de me repousser et m’intéresse toujours, mon mari est d’ailleurs un scientifique.

J’ai appris récemment que c’est vers 11 ans que j’ai annoncé à mes parents que je souhaitais faire des études d’art plus tard. Je n’ai pas le souvenir d’avoir pris cette décision, il me semble l’avoir toujours su. Cela s’est confirmé en fin de troisième quand j’ai manifesté l’envie d’intégrer une section artistique au lycée. À mon étonnement, mes parents furent assez réticents, surtout par peur que je ne fasse un choix trop prématuré. Ce fut la première fois où nous sommes tombés en réel désaccord. J’ai fini par obtempérer et je me suis dirigée vers une option scientifique. Pourtant, je revenais souvent à la charge en arguant du fait que je souhaitais consacrer plus de temps à mes activités artistiques. C’était un débat assez récurent avec mes parents. J’ai obtenu mon bac scientifique sans en souffrir vraiment, car j’étais intéressée, mais je n’ai pas renoncé pour autant à mes ambitions artistiques. Au prix d’un emploi du temps un peu chargé je suis parvenue à préparer, en parallèle et par correspondance, le diplôme que je voulais faire, à savoir un bac littéraire avec l’option lourde en arts plastiques. Le domaine scientifique ne m’est ainsi pas complètement étranger, je m’en rends compte maintenant. Ils avaient probablement raison finalement… De cet enseignement, j’ai acquis une certaine méthodologie qui m’a servi ensuite ; de plus je travaille beaucoup sur les codes scientifiques mais c’est aussi par les sciences que j’ai accès à certaines réalités et phénomènes qui nourrissent ma démarche. Je pense que ce sont deux champs qui s’articulent dans mon travail.

J’ai toujours eu une certaine sérénité par rapport à mes choix de faire des études d’art, et la conviction profonde que c’était ce pour quoi j’étais faite. Par exemple ma mère a toujours été attentive au fait que je fasse de la musique, peut-être plus que mon père d’ailleurs. J’ai fait du piano pendant de nombreuses années. Cette ouverture a été très riche pour moi, et source de plaisir, mais je savais que ce ne serait jamais le mode d’expression que je choisirais pour m’exprimer. La création dans mon cas se situait ailleurs, du côté des arts visuels.

Après le bac donc, je suis « montée » à Paris, j’avais à peine 18 ans. J’ai suivi une sorte de  « prépa » publique à des écoles d’art, à Sèvres. Ce fût un changement radical dans ma vie : j’étais seule, libre et je ne faisais que ce que j’adorais. C’était un sentiment d’exaltation extraordinaire. Je pouvais aussi rencontrer de nombreuses personnes qui avaient les mêmes centres d’intérêt. J’ai ensuite passé deux ans à l’école Duperré pour suivre une formation entre Arts et Design et préparer l’entrée à l’Ecole Normale Supérieure de Cachan. J’ai eu le concours et j’y ai suivi quatre ans d’études.
À la sortie, j’ai enseigné l’espace d’une année en collège pour le stage de professeur et ensuite, j’ai eu la chance d’avoir tout de suite un poste à l’ENSAAMA (Olivier de Serres) où j’officie encore aujourd’hui. C’est une importante école supérieure (publique) avec des sections très variées issues des différents champs du design. J’y donne des cours de pratique plastique jusqu’à bac+5 et j’aime travailler avec ces étudiants motivés. J’ai pris plusieurs fois des congés semestriels ou annuels pour des projets en province ou des séjours à l’étranger à Montréal et plus récemment à New York mais j’ai globalement toujours enseigné. Je suis à temps partiel depuis plusieurs années, ce qui me permet de vivre pleinement ma pratique artistique en parallèle.

Si je ne suis pas certaine que mon enfance ou mon adolescence, dans un sens biographique puissent éclairer ma démarche, en tout cas pas directement comme chez certains artistes, je pense en revanche que le décor physique et naturel dans lequel j’ai vécu a dû jouer. L’austérité, l’espace, la pierre noire, une certaine végétation, le climat rude… J’entretiens une relation particulière avec ce paysage-là, ce terrain-là. C’est quelque chose qui est en moi, même aujourd’hui en tant que parisienne. Je travaille beaucoup sur les notions de terrain, de surface, de sol, et de rapport à ce qui peut en éclore. La relation au géologique par exemple, à certaines formes animales, certaines formes de développement.
Et aussi bien sûr, le froid et la blancheur. La neige m’a toujours fascinée. L’hiver, l’une de mes activités favorites étaient d’aller au ski au Lioran le mercredi et parfois aussi le samedi avec un groupe d’enfants. À l’adolescence, nous faisions librement le déplacement en car ou en train avec quelques amis. Nous étions en immersion dans le « blanc », cette couche qui simplifie et dépouille l’espace, ne laisse voir que certains modelés et qui quand elle fond laisse place à des phénomènes d’apparition et disparition par des percées et découpes diverses…
L’Auvergne reste un lieu de référence initial.

Mes parents viennent du milieu rural, leurs parents étaient agriculteurs. Et on allait très souvent chez mes grand-mères qui vivaient dans des villages entre Allanche et Massiac. J’ai goûté la vie à la campagne, la traite des vaches, l’odeur du fumier qui imprègne les cheveux, toutes les bêtes grosses et petites, les champs, l’herbe des prés maculée de bouses de vaches et de taupinières, les champignons… Le village et ses environs était notre espace de jeux, à mon cousin et à moi, pour les parties de lance-pierre ou les chasses aux crottes de souris.
Dans le village de mon autre grand-mère d’où l’on voyait bien les montagnes, il y avait une forêt où j’allais me promener qui fut brutalement et entièrement rasée du jour au lendemain pour en vendre le bois. J’étais complètement sidérée et c’est peut-être ma première prise de conscience écologique, de l’impact de notre présence sur l’environnement, des dérives qu’elle entraine.
Je me souviens aussi d‘expéditions dans des habitats quasi abandonnés, ce rapport au lieu vide, chargé d’une présence humaine passée, ou simplement de la vie parasitaire qui peut s’y développer. Par exemple au-dessus de l’étable de mon oncle, il y avait une maison abandonnée, appelée « la maison de la Julienne », avec des toiles d’araignées sur les vitres qui devenaient translucides, maculées de petites mouches ou de petites poussières noires, d’anciennes chambres utilisées uniquement pour entreposer quelques tas de blé ou d’ «aliment » pour les vaches , très vides, avec une lumière du sud qui magnifiait l’ensemble, des reflets dans les miroirs et les vitres des images pieuses, tout cet espace presque blanc. C’est un des premiers lieux que j’ai photographiés plus tard.

Pendant mon enfance, la photographie n’a pas tenu de place significative hors de la photo de famille très classique, mais vers 18 ou 20 ans, j’ai commencé à faire des photographies principalement en hiver quand je revenais en Auvergne. Dans le cadre de mes études, j’ai commencé à faire du tirage photo, argentique, et je pense que l’une des grandes découvertes, l’une des grandes exaltations, fut cette approche de la gestion du processus photographique à tous les niveaux. Même si aujourd’hui je ne m’y adonne plus, ce travail du noir et blanc, du négatif au positif, la révélation des images, fut essentiel dans ma démarche. Je me souviens avoir été profondément troublée, à l’époque, par la révélation, par ce noir presque matériel, qui, lorsqu’il apparaît, peut-être la traduction d’un vide ou d’une ombre. Particulièrement pour les photos de trous dans la neige le noir très dense des sels d’argent se trouve paradoxalement être la trace matérielle d’une absence. Ce vacillement de la perception est l’un des aspects que j’ai développés par la suite, un rapport trouble à la matérialité qui s’est formulé différemment plus tard dans d’autres types de travaux, comme par exemple dans White Pulse.

© Propos recueillis par Gabriel Soucheyre, le 27 novembre 2016 – Turbulences Vidéo #94


TURBULENCES VIDEO #94
revue trimestrielle/Quaterly magazine – Janvier/January 2017

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