Entretien avec Alessandro AMADUCCI


Je suis né à Turin. Mon père, aujourd’hui décédé, était fonctionnaire et travaillait au Bureau des Retraites. Ma mère était fonctionnaire aussi au service des télécommunications.

J’ai un frère de cinq ans plus âgé. Il travaille pour Fiat, il a choisi une orientation différente pour sa vie…
Ma famille était très conservatrice et j’ai du batailler pour leur faire admettre que je serai un artiste et pendant très longtemps, ça a été un lot de discussions sur le sujet. Mais ils se sont un peu calmés quand j’ai commencé à enseigner à l’université, c’est un travail et plus rien ne comptait. J’ai dû vivre avec ça.
J’étais un enfant solitaire, un enfant très sombre. J’aimais m’habiller en noir — comme aujourd’hui — et je suivais ce mouvement musical, «dark music»,
ici à Turin. Il y avait beaucoup de jeunes comme moi qui portaient du noir. C’étaient des enfants tristes qui écoutaient de la musique triste comme Dead
Can Dance … Et je faisais partie de ce mouvement, et j’aimais aussi beaucoup lire de la poésie. Arthur Rimbaud était mon héros, Baudelaire, Edgar Allan Poe…j’étais très attiré par cette littérature, littérature gothique, les poètes romantiques comme Blake, Shelley, Byron…
J’étais romantique au sens littéral du terme.
J’étais fasciné par la magie noire et la culture ésotérique et je fréquentais ces milieux à Turin.

Il y avait des peintres, plus âgés que moi, qui appartenaient à un mouvement intitulé Surfanta. C’était un mouvement post-surréaliste italien. Certains étaient étroitement liés à la magie noire et des choses proches du satanisme. J’étais fasciné par ce genre de culture.
Mais l’aspect le plus fascinant résidait dans la dimension symbolique de ces cultures. Même lorsque je n’étais encore qu’un enfant, j’étais attiré par le monde symbolique de la culture alchimiste. Je ne sais pas pourquoi mais la fascination était bien là comme par exemple, dans la représentation du corps, le «personnage» de Rebis (comme dans ma dernière vidéo ‘Rebis’), l’androgynie et des choses similaires.
J’étais un personnage étrange.
Je m’intéressais au transvestisme. J’adorais porter le costume d’Arlequin. A certains moments, je me promenais dans la ville dans cet accoutrement.
Ainsi, les gens qui me côtoyaient me voyaient comme un enfant bizarre, et même un peu dangereux. Je ne faisais rien de dangereux mais c’était le seul moyen pour moi d’exprimer la difficulté que j’avais de vivre dans cette société, la difficulté de communiquer avec les autres.
J’ai commencé à dessiner, beaucoup. J’aimais tellement dessiner qu’à la période où l’on apprend à lire, ça ne m’intéressait pas. J’ai commencé à écrire très tard car je n’aimais pas les livres. Mais j’aimais regarder les images. Mes parents ont eu la bonne idée de m’acheter beaucoup de bandes dessinées et j’ai commencé à lire des bandes dessinées. Et à mon tour, j’ai fait beaucoup de bandes dessinées moi-même et puis enfin j’ai commencé à lire. J’étais fasciné par un auteur de BD, Philippe Druillet. Pour moi, c’était un maitre en art visuel. J’ai commencé à suivre et à lire toutes les productions de Philippe Druillet, j’ai commencé à penser aux images et je pense qu’aujourd’hui encore, une grande partie de mes vidéos est très largement influencée par le style de Philippe Druillet. Il n’est pas au courant,
je ne sais pas s’il aimerait ou pas. J’ai tenté de le joindre par mail mais sans succès.

A l’école, ça n’était pas facile car je vivais une sorte de double vie quand je faisais mes bandes dessinées que je signais Almad. Ce n’était pas moi, c’était une autre personne. Puis, à un certain moment de ma vie, j’ai choisi d’abandonner mon alias et de signer de mon nom.
Tout ceci s’est fait en relation avec quelque chose de très étrange que j’ai vécu dans mon enfance. A douze ans, ma famille a décidé de faire appel à un exorciste et j’ai été exorcisé par un prêtre. Ce fut une expérience assez rude parce que cela a duré cinq ans environ. J’étais très malade J’ai commencé à … souffrir d’un tas de maladies que ni les médicaments ni les médecins n’arrivaient à juguler. Je maigrissais de plus en plus, je vomissais à chaque fois que je tentais d’avaler quelque chose. J’avais douze, treize ans, l’âge de l’anorexie Et c’est quelque chose dont je parlerai un jour dans mes vidéos. J’aimerais traiter aussi de l’anorexie mais c’est un sujet dangereux et je préfère attendre et être sûr avant de l’aborder. C’est à ce moment là, entre autre comportements curieux qui sont les miens, que je refusai d’entre à l’Eglise, et lorsque mes parents m’accompagnent jusqu’à l’autel pour la communion, j’ai vomi l’Ostie devant le prêtre et tout le monde présent à l’Eglise. On peut imaginer les réactions…. Mes parents ont décidé alors que j’étais possédé par le mal et ont fait appel à un exorciste qui n’a jamais rien fait de particulier, en tout cas pas comme au cinéma. Après cinq ans de maladie, j’ai retrouvé la santé. Ma mère a découvert, dans la boite où ma robe de baptême était rangée, une corde à sept noeuds avec une aiguille plantée dans l’un des noeuds. Pour elle, c’était la solution à mes années de maladie. Mais pour moi, la solution, c’était de quitter cette maison et ma famille.
Ainsi, quand j’ai pu gagner un peu d’argent, j’ai décidé de partir et de vivre par moi-même, à vingt-cinq ans. Je souhaitais terminer mes études universitaires d’abord. J’ai commencé à travailler à vingt ans et cinq ans plus tard, j’avais assez pour quitter la maison familiale. Mais il y a eu une période où je vis-vais chez des amis puis je revenais à la maison pour manger ou dormir parfois.
Quand je prends une décision, je veux toujours être sûr que je vais réussir ce que j’ai décidé de faire.
Ce fut une période étrange et dure mais fondamentale pour ma carrière artistique parce que paradoxalement, j’étais malade, très malade, je vivais dans une sorte de purgatoire, dans une autre dimension pleine de visions, une dimension très importante. La souffrance tient une part importante dans ma production artistique. Sans souffrir, je ne pense pas que l’on puisse être artiste. Il faut partir de là pour exprimer quelque chose. Quand je repense à cette période, je ne suis plus désespéré comme auparavant ; cela ne représente plus qu’une partie de ma vie. Au fil des ans, j’ai essayé de cerner la vérité sur ce moment-là, mais en fait il n’y a pas de vérité seulement des points de vue qui diffèrent, et des souvenirs qui diffèrent également. J’étais possédé, des choses étranges se passaient dans ma maison, mon père et mon frère étaient persuadés de voir des choses étranges dans la maison : ils croyaient aux fantômes, aux possessions…. J’étais très malade et mon corps réagissait à ce genre de situations. J’ai réalisé alors que la relation qu’il y a entre le corps et les émotions, les souvenirs, est quelque chose d’important, choses que j’évoque dans mes vidéos.
C’est sans doute la chose la plus importante qui m’est arrivée dans mon enfance, une expérience très forte mais reliée à la solitude que je connaissais à ce moment-là.

© propos recueillis par Gabriel Soucheyre, le 9 décembre 2017, Viareggio / Torino – Turbulences Vidéo #98


TURBULENCES VIDEO #98

revue trimestrielle/Quaterly magazine – Janvier/January 2018

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